Section de Gréasque
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L’IVG en quelques questions

LeMonde.fr

Un nouveau centre de planification et d'éducation familiale a été inauguré le 27 août 2009, à l'Institut Alfred Fournier, à Paris.

Lundi 20 janvier, les députés ont commencé à examiner le projet de loi pour l’égalité hommes-femmes, dont un amendement prévoit de supprimer l’idée de la nécessaire « situation de détresse » de la femme pour avoir recours à l’interruption volontaire de grossesse (IVG). Dimanche, plusieurs milliers de manifestants anti-avortement ont défilé à Paris

  • Pourquoi manifestent-ils ?

Un amendement socialiste au projet de loi pour l’égalité des femmes et des hommes, débattu aujourd’hui à l’Assemblée nationale, prévoit de remplacer la notion de « situation de détresse » pour une femme souhaitant avoir recours à une IVG, un des grands principes régissant l’intervention volontaire de grossesse en France, par la simple volonté de la femme concernée de ne pas poursuivre une grossesse.

Pour le Parti socialiste, il s’agit de consacrer le droit des femmes à disposer de leur corps. Un autre amendement à ce projet de loi stipule que « le droit des femmes à disposerde leur corps, à accéder à la contraception et à demander une interruption volontaire de grossesse, est garanti par la loi ». Les opposants à cet amendement estiment qu’il risque de « banaliser » l’avortement.

  • Que prévoit la loi française ?

L’IVG est légalisée en France par la loi du 17 janvier 1975, dite « loi Veil », du nom de la ministre de la santé Simone Veil.

Le texte, adopté à l’Assemblée nationale à la suite de débats houleux, définit les grands principes de cette pratique : l’IVG est décidée par la femme enceinte concernée, lorsqu’elle estime que sa grossesse la place dans une situation de détresse, l’intervention doit être réalisée avant la fin de la 10e semaine de grossesse par un médecin dans un établissement de santé ; le médecin et le personnel participant à l’intervention ne sont pas obligés de la pratiquer selon une clause de conscience ; enfin, deux consultations médicales et une psycho-sociale sont obligatoires préalablement à l’intervention.

La loi de 1975 encadre également l’interruption médicale de grossesse (IMG), qui peut être pratiquée sans limite dans le temps en cas de malformations graves et incurables du fœtus, ou de danger vital pour la mère. L’IMG est autorisée sous conditions particulières : volonté de la mère, autorisation d’experts et s’il n’existe pas d’autre solution.

  • Quelles évolutions ?

Le 31 décembre 1982, la loi Roudy prévoit le remboursement des frais afférents à l’interruption volontaire de grossesse par la Sécurité sociale.

Le 4 juillet 2001, la loi « Aubry-Guigou » modernise le texte de 1975 sans remettre en cause ses grands principes : le délai maximal de recours à l’IVG est allongé à 12 semaines de grossesse, le caractère obligatoire de la consultation psycho-sociale est supprimé pour les femmes majeures, mais maintenu pour les mineures et une seconde consultation de même nature est proposée à toutes les femmes après l’intervention.

Cette loi autorise également que l’IVG médicamenteuse (qui peut être pratiquée jusqu’à la fin de la 5e semaine de grossesse), soit supervisée par un gynécologue ou un médecin généraliste. Cinq ans plus tard, la loi du 19 décembre 2007 étend ce dispositif en dehors des établissements de santé. Le décret du 6 mai 2009 autorise les centres de santé et de planification ou d’éducation familiale à pratiquer des IVG médicamenteuses.

Depuis le 31 mars 2013, l’IVG est prise en charge à 100 % par l’assurance-maladie.

  • Que prévoit la loi pour les mineures ?

La loi « Aubry-Guigou » autorise les mineures à avoir accès à l’IVG sans autorisation parentale. Si celle-ci demeure la règle, l’IVG des mineures pour lesquelles le consentement parental n’a pas pu être recueilli peut être réalisée. De même, la loi du 4 juillet 2001 reprend les dispositions contenues dans la loi du 13 décembre 2000, et ne soumet plus la prescription, la délivrance ou l’administration de contraceptifs aux mineurs au consentement des titulaires de l’autorité parentale ou du représentant légal.

  • Quels sont les derniers chiffres ?

Selon les données publiées le 21 juin par l’Institut national d’études démographiques (INED), 222 500 IVG ont été réalisées en France en 2011, dont 209 300 en métropole. Le nombre d’IVG a légèrement augmenté entre le milieu des années 1990 et 2006, avant de se stabiliser autour de 210 000 IVG par an. Dans les départements d’outre-mer (DOM), le nombre d’IVG, stable depuis 1996, se situe aux environs des 13 000 par an.

En 2011, on dénombre 15 IVG pour 1 000 femmes âgées de 15 à 49 ans. C’est parmi les femmes de 20 à 24 ans que les IVG sont les plus fréquentes : elles concernent 27 femmes pour 1 000 en métropole et 50 pour 1 000 dans les DOM. Après une franche augmentation du nombre d’IVG chez cette catégorie de femmes, une légère baisse observée depuis le milieu des années 2000 se confirme en 2011.

La part des IVG médicamenteuses continue d’augmenter. Elle atteint, en métropole, 55 % de l’ensemble des IVG.

Le nombre d’IVG ne s’explique pas par un défaut de méthode contraceptive, y compris chez les plus jeunes : en 2010, 91 % des Françaises sexuellement actives déclarent employer une méthode contraceptive en 2010.

Les données provisoires de l’INED indiquent que le nombre d’IVG n’a pas augmenté au cours des derniers mois de 2012.

Qu’est-ce que « la question sociale » ?

Social ou sociétal, la gauche doit-elle choisir ?, s’interroge Libération sans vraiment questionner les termes du débat. Dans cet article, nous revenons sur cette opposition qui n’est pas seulement une fausse opposition, mais aussi une redoutable hiérarchisation des questions pensées comme prioritaires ou secondaires. De fait, le racisme, le sexisme et l’homophobie sont souvent présentés comme des questions « sociétales » par opposition à « la question sociale », réduite à sa seule dimension économique – sans d’ailleurs que soient prises en compte les dimensions proprement économiques de l’oppression raciste ou hétérosexiste. Ce qui revient, de manière plus ou moins assumée, à reléguer les combats antiracistes, féministes et homosexuels au rang de fronts secondaires, qu’il serait par conséquent avisé de sacrifier à « l’urgence sociale » – et de repousser aux calendes grecques. Plus violemment encore, certains, au sein même de la « gauche de gauche », vont jusqu’à accuser les militant-e-s non-blanc-he- et antiracistes, féministes, homosexuel-le-s et anti-hétérosexistes, de semer la division et la diversion, et de faire le jeu du Capital. C’est à ce gauchisme hétéro- andro- et/ou blanco-centré, ou à sa version social-démocrate incarnée aujourd’hui par la « Gauche populaire », que s’attaque le texte qui suit, en soulignant que les questions raciales et sexuelles, loin d’être distinctes de la question sociale, en sont, au même titre que la question de classe, des composantes essentielles.

Dès la création du Collectif Les mots sont importants, en 1999, l’ethnicisation de la question sociale a été au centre de notre réflexion. Occulter les clivages de classes en mettant l’accent sur les différences culturelles, rendre l’immigration responsable d’un chômage généré en réalité par la rigueur budgétaire et les contraintes de la construction européenne, restreindre les droits des immigrés au nom de la défense de l’identité nationale : autant de stratagèmes qu’il était et qu’il est toujours important de pointer, d’analyser et de combattre.

Mais cette démarche salutaire s’est vite avérée renfermer ses propres pièges. Car les questions dites ethniques ne sont pas seulement des opérations de diversion : elles existent bel et bien, même si ce n’est pas sous la forme dépolitisée ou stigmatisante qu’on retrouve dans les débats publics. Il y a bien une question raciale, qui n’est ni la criminalité des immigrés, ni le séparatisme ethnique dans les banlieues, mais la discrimination subie par leurs habitant-e-s – une discrimination que la classe politique et les grands médias entretiennent en ethnicisant lesdit-e-s habitant-e-s.

Le mot diversion est donc lui-même un mot piégé, car il implique toujours le risque d’introduire une hiérarchie entre la question sociale, identifiée à la seule question de classe, et les autres questions – de race, de genre, de sexualité – considérées comme simplement « sociétales ».

Des questions secondaires ?

Or, ces dernières sont loin d’être secondaires. D’abord parce que la domination de classe elle-même ne cesse de recourir aux subterfuges de la pensée raciste et sexiste : pour stigmatiser les « jeunes de banlieues » et les faire taire, l’héritage colonial a fourni son vocabulaire (sauvageons ou racailles) et ses dispositifs d’exception (forces de l’ordre spéciales et couvre-feu), et l’invention d’un problème du voile à l’école, construit de toutes pièces au printemps 2003, a permis de mettre un terme définitif à la révolte contre la réforme des retraites. De même, c’est une rhétorique viriliste qui est mobilisée pour faire passer la soumission aux intérêts des plus riches pour du courage politique.

Il est vrai que nos élites savent aussi adopter le langage de l’antiracisme et de l’antisexisme : c’est par exemple au nom de l’antiracisme que le Non au référendum sur le Traité européen, réduit à un simple repli nationaliste, a été disqualifié, et on ne compte plus les féministes les plus intransigeant-e-s dès que pointe un foulard islamique ou, plus largement, dès qu’il s’agit de dénoncer le sexisme des « jeunes de banlieue ».

Faut-il en conclure, comme le fait par exemple Walter Benn Michaels dans un pamphlet caricatural et au fond assez odieux [1], que ces élites sont soudainement devenues antiracistes et antisexistes ? Que ces causes sont tout à coup devenues légitimes, intégrées par un système disposé à céder sur les fronts secondaires pour sauver l’essentiel : la domination économique et sociale ?

Le croire serait aussi naïf que de penser que la classe dirigeante, lorsqu’elle se penche sur les « quartiers difficiles » pour y promouvoir la « mixité sociale » et la « citoyenneté », est désormais résolue à lutter contre la pauvreté. Nulle hiérarchie ne peut en fait être établie entre un front principal, le front de classe, sur lequel les dominants ne céderaient rien, et des fronts secondaires, les dominations racistes et hétérosexistes, sur lesquels ils seraient prêts à lâcher du lest.

Stratégies de division et alliances opportunistes

Car après tout, s’ils savent adopter des postures antiracistes, féministes et même gay-friendly à des fins de stigmatisation des classes populaires (disqualifiées comme racistes, sexistes et homophobes), la réciproque est tout aussi vraie : les gardiens de l’ordre raciste et hétérosexiste – qui sont souvent mais pas toujours les mêmes que les défenseurs de l’ordre capitaliste – adoptent avec tout autant de facilité une posture et un vocabulaire populiste, ouvriériste voire classiste quand il s’agit de disqualifier le mouvement féministe, les revendications homosexuelles ou les luttes de l’immigration : les unes sont stigmatisées comme des bourgeoises mal baisées, les autres comme des nantis du Marais, les troisièmes comme une « beurgeoisie » bobo terrorisant les pauvres petits-blancs-prolétarisés-qui-votent-FN, et tou-te-s sont accusé-e-s de méconnaître la pauvreté voire de mépriser les pauvres – forcément mâles, blanc et hétérosexuels.

Au mépris de classe déguisé en antiracisme ou en féminisme répond symétriquement ce que Christine Delphy a nommé la haine des femmes déguisée en amour des prolétaires, à quoi il convient d’ajouter la haine du garçon arabe déguisée en féminisme pro « beurette » et la haine de l’immigré déguisée en compassion pour le prolétariat lepénisé, ou à l’inverse – chez un Alain Soral par exemple – la haine des femmes et des Juifs déguisée en amour des Arabes. Bref : le pouvoir manie à la perfection la division et les alliances opportunistes, et aucun groupe dominé ne peut à cet égard se prévaloir d’un traitement de faveur .

Racisme, sexisme, homophobie : des questions socio-économiques 

Si les préoccupations antiracistes et antisexistes ne constituent pas une diversion et un funeste oubli de la question sociale, c’est enfin parce que cette dernière est une totalité complexe où s’intriquent aussi bien la sexualité, le genre et la race que la classe. Si la catégorie des ouvriers, des chômeurs et des précaires est plus féminine que masculine et si les non-blanc-he-s y sont sur-représenté-e-s, si la population la plus aisée est massivement blanche et masculine, c’est bien que l’oppression raciste et sexiste est partie prenante de l’oppression économique. Dissocier la question sociale du racisme et de l’hétérosexisme, réduits au rang de questions sociétales, n’a donc aucun sens.

 

 

par Pierre Tevanian, Sylvie Tissot
24 décembre 2012

P.-S. Ce texte est extrait du recueil Les mots sont importants, qui est paru en 2010 aux Éditions Libertalia.

Voir sur le même sujet, l’excellent article de Véronique Dubarry et Stéphane Lavignotte « Le visage du peuple n’est pas seulement celui des hommes blancs de Florange ».

Notes

[1] Cf. aussi Danièle Lochak, « Loi du marché et discrimination ».

Homoparentalité : « psys, taisons-nous ! »

Depuis que se profile le vote de la loi sur le mariage pour tous, une efflorescence d’articles psychanalytiques envahit les médias. Au coeur du débat : l’homoparentalité. Ces articles font-ils état d’une expérience clinique des problèmes rencontrés par les enfants des couples homosexuels ?

Aucunement. Les données publiées dans les pays où cette possibilité existe depuis suffisamment de temps pour que ces enfants soient devenus adultes sont superbement ignorées. Les informations et les études pourtant précieuses des auteurs américains, australiens, israéliens, belges et autres sont disqualifiées.

BIEN DES A PRIORI

En France, ces articles s’appuient essentiellement sur les théories issues de l’analyse de sujets dont les parents sont hétérosexuels. Avoir deux parents de sexes différents serait indispensable à la reconnaissance des sexes.

L’identification d’un garçon à un homme serait empêchée s’il n’avait pas de père. Du coup, certains psychanalystes en ont déduit bien des a priori sur l’homoparentalité. Selon eux, la conception hors différence des sexes abolirait le fantasme d’engendrement en réalisant le rêve d’autoreproduction qui serait au coeur de la psychose…

Pour ces psychanalystes, le symbolique est tributaire de la réalité. Le passé représenterait alors « le bien et le vrai ». L’homoparentalité serait une transgression.

Ces critiques me ramènent vingt ans en arrière, lors des premières fécondations in vitro dans les couples hétérosexuels. Il y eut alors un vaste regroupement de psychanalystes pour critiquer ces procréations médicalement assistées (PMA).

Selon eux, elles allaient aboutir à créer des enfants dont l’inconscient serait altéré. Ils prédisaient, comme aujourd’hui avec l’homoparentalité, que des catastrophes allaient s’abattre sur ces enfants « artificiels ».

Ils pensaient que, privés à l’origine de l’abri de l’utérus maternel, ces enfants ne pourraient accéder à la scène primitive puisque celle-ci n’était pas à l’origine de leur conception dans la réalité !Ces enfants « artificiels » seraient alors menacés de devenir psychotiques.

La réalité de l’évolution normale de ces enfants fit bientôt taire les terrifiants oracles de ceux qui se sont déconsidérés par l’excès de confiance en leurs constructions théoriques.

LES MÊMES FANTASMES

Or voici que ce débat reprend vingt ans plus tard, sous-tendu par les mêmes fantasmes :

1. La menace du chaos exprime la crainte de l’ébranlement d’un ordre du monde. Alors, ce serait l’analité toute-puissante que libérerait la transgression. Le fantasme impliqué serait celui d’une régression à la toute-puissance infantile puisque le garant de la loi symbolique, le père, aurait été éliminé.

2. L’angoisse rejoint le fantasme de l’apprenti sorcier. La puissance de la science se projette sur son objet. Dépassé, le médecin deviendrait l’esclave d’une créature qui échapperait à son contrôle tel le Golem ou Frankenstein. Nous fabriquerions des êtres déshumanisés : ils viendraient se venger en détruisant l’humanité.

3. Mère idéalisée : le progrès abîmerait la Nature. L’attaque de celle-ci entamerait l’intégrité de ses fruits. Les enfants de l’homoparentalité seraient pathologiques.

Ces prévisions catastrophistes dénient toute vie psychique autonome ! Que savons-nous sur les effets de la parenté homosexuelle ? Je ne peux que résumer les connaissances actuelles en disant que les résultats de procréations homosexuelles pratiquées à l’étranger sont rassurants.

On doit dire que, si ces enfants ainsi conçus, nombreux aux Etats-Unis, devenaient psychotiques, cette situation n’aurait pas manqué d’alerter, là-bas, les experts hostiles à ces pratiques.

La méthode freudienne se fonde sur l’écoute. Jusqu’à aujourd’hui, le coït procréateur, nommé aussi scène originaire, a été un des fantasmes organisateurs de la psyché. Cependant, n’est-il pas lui-même une représentation privilégiée d’un complexe enchevêtrement de désirs parentaux ? D’autres représentations ne pourraient-elles avoir la même fonction ?

La symbolisation me paraît être une capacité de notre psychisme et non une conséquence de l’organisation familiale réelle.

Pourquoi les efforts considérables faits par des parents pour faire naître leur enfant ne pourraient-ils pas induire un effet structurant ? Ce serait l’ébauche d’un nouveau fantasme originaire qu’être ainsi un « enfant du désir d’enfant », adopté ou procréé médicalement.

ÉTHIQUE DU BIEN

L’identité se réfère aux désirs parentaux et non à l’usage qui est fait des cellules germinales. C’est l’expérience psychanalytique qui nous dira un jour comment se seront agencés les fantasmes des enfants de nos patients après la victoire sur le destin anatomique que la médecine a offerte à leurs parents.

Si je me sens apte à étudier cette situation, sans doute est-ce lié à ma connaissance des choix éthiques des autres nations européennes. Si la France prône une éthique du bien, c’est une éthique de la liberté qui s’applique dans de nombreux pays.

Là, chacun dispose librement de son corps tandis que chez nous l’indisponibilité du corps est décidée par la loi.

La liberté est un modèle qui laisse les parents responsables de leurs choix procréatifs. Le psychanalyste n’a pas à imposer un point de vue devant le désir de la société de s’adapter à la situation existante.

Il n’a pas à s’opposer à la volonté de donner aux enfants des homosexuels la reconnaissance de leur filiation, même si celle-ci est contradictoire avec la biologie. Sans une expérience clinique réelle, les psychanalystes ne peuvent se substituer ni à l’opinion publique ni au législateur. D’ici là, « taisons-nous ! »

 

LE MONDE | 25.12.2012   Par Sylvie Faure-Pragier, auteur des « Bébés de l’inconscient : le psychanalyste face aux stérilités féminines aujourd’hui » (PUF, 2003)

 

 

Virginie Despentes répond à Lionel Jospin et aux anti-mariage pour tous

 

TRIBUNE. Vendredi dernier, l’ancien Premier ministre réaffirmait ses réserves sur l’ouverture du mariage aux homos. L’écrivaine Virginie Despentes revient sur son argumentaire, et celle des anti-mariage pour tous.

Invité vendredi dernier sur le plateau du Grand Journal de Canal +, Lionel Jospin est revenu sur ses réserves sur l’ouverture du mariage aux couples homos. «C’est la position de mon parti, et donc je la respecte, a commenté l’ancien Premier ministre. Ce n’était pas la mienne au départ. Ce que je pense c’est que l’idée fondamentale doit rester, pour le mariage, pour les couples et pour la vie en général, que l’humanité est structurée entre hommes et femmes.» L’écrivaine Virginie Despentes a choisi de lui répondre dans une tribune que publie TÊTU.com.

«Alors, cette semaine, c’est Lionel Jospin qui s’y colle. Il trouve qu’on n’entend pas assez de conneries comme ça, sur le mariage gay, il y va de son solo perso. Tranquille, hein, c’est sans homophobie. Il n’a pas dit qu’on avait le droit de casser du pédé ou de pourrir la vie des bébés gouines au lycée, non, juste, il tenait à signaler: attention, avec le mariage, on pousse mémé dans les orties. «L’humanité est structurée sur le rapport hommes femmes.» Juste, sans homophobie: les gouines et les pédés ne font pas vraiment partie de l’humanité. Ils ne sont pourtant pas stériles – mais comme ils ne vivent pas en couple, ce n’est pas de l’humain pur jus, pas de l’humain-humain comme l’est monsieur Jospin. Ce n’est pas super délicat pour les célibataires et les gens sans enfants, son truc, mais Jospin est comme ça: il a une idée forte de ce qu’est l’humanité, et l’humanité, c’est les femmes et les hommes qui vivent ensemble, copulent et produisent des enfants pour la patrie. C’est dommages pour les femmes, vu que, in fine, cette humanité là, c’est l’histoire de comment elles en ont pris plein la gueule pendant des millénaires, mais c’est l’humanité, que veux tu, on la changera pas. Et il faut bien l’admettre: il y a d’une part la grande humanité, qui peut prétendre aux institutions, et de l’autre, une caste moins noble, moins humaine. Celle qui devrait s’estimer heureuse de ne pas être persécutée, qu’elle ne vienne pas, en plus, réclamer des droits à l’état. Mais c’est dit sans animosité, hein, sans homophobie, juste: l’humanité, certains d’entre nous en font moins partie que d’autre. Proust, Genet, Leduc, Wittig, au hasard: moins humains que des hétéros. Donc selon Lionel Jospin, il faut que je comprenne, et que je n’aille pas mal le prendre: depuis que je ne suce plus de bite, je compte moins. Je ne devrais plus réclamer les mêmes droits. C’est quasiment une question de bon sens.

Mais c’est dit sans homophobie, c’est ça qui est bien. Comme tous les hétéros qui ont quelque chose à dire contre le mariage gay. C’est d’avantage le bon sens que l’homophobie qui les pousse à s’exprimer. Dans ce débat, personne n’est homophobe. Ils sont juste contre l’égalité des droits. Et dans la bouche de Jospin on comprend bien: non seulement contre l’égalité des droits entre homos et hétéros, mais aussi contre l’égalité des droits entre femmes et hommes. Parce qu’on est bien d’accord que tant qu’on restera cramponnés à ces catégories là, on ne sera jamais égaux.

Je m’étais déjà dit que je ne me voyais pas «femme» comme le sont les «femmes» qui couchent gratos avec des mecs comme lui, mais jusqu’à cette déclaration, je n’avais pas encore pensé à ne plus me définir comme faisant partie de l’humanité. Ça va me prendre un moment avant de m’y faire. C’est parce que je suis devenue lesbienne trop tard, probablement. Je ne suis pas encore habituée à ce qu’on me remette à ma place toutes les cinq minutes. Ma nouvelle place, celle des tolérés.

Au départ, cette histoire de mariage, j’en avais moitié rien à faire – mais à force de les entendre, tous, sans homophobie, nous rappeler qu’on ne vaut pas ce que vaut un hétéro, ça commence à m’intéresser.

Je ne sais pas ce que Lionel Jospin entend par l’humanité. Il n’y a pas si longtemps, une femme qui tombait enceinte hors mariage était une paria. Si elle tombait enceinte d’un homme marié à une autre, au nom de la dignité humaine on lui faisait vivre l’enfer sur terre. On pouvait même envisager de la brûler comme sorcière. On en a fait monter sur le bûcher pour moins que ça. On pouvait la chasser du village à coups de pierre. L’enfant était un batard, un moins que rien. Bon, quelques décennies plus tard, on ne trouve plus rien à y redire. Est-on devenus moins humains pour autant, selon Lionel Jospin? L’humanité y a t-elle perdu tant que ça? A quel moment de l’évolution doit on bloquer le curseur de la tolérance?

Jospin, comme beaucoup d’opposants au mariage gay, est un homme divorcé. Comme Copé, Le Pen, Sarkozy, Dati et tuti quanti. Cet arrangement avec le serment du mariage fait partie des évolutions heureuses. Les enfants de divorcés se fadent des beaux parents par pelletés, alors chez eux ce n’est plus un papa et une maman, c’est tout de suite la collectivité. On sait que les hétérosexuels divorcent plus facilement qu’ils ne changent de voiture. On sait que l’adultère est un sport courant (qu’on lise sur internet les commentaires d’hétéros après la démission de Petraeus pour avoir trompé sa femme et on comprendra l’importance de la monogamie en hétérosexualité – ils n’y croient pas une seule seconde, on trompe comme on respire, et on trouve inadmissible que qui que ce soit s’en mêle) et on sait d’expérience qu’ils ne pensent pas que faire des enfants hors mariage soit un problème. Ils peuvent même faire des enfants hors mariage, tout en étant mariés, et tout le monde trouve ça formidable. Très bien. Moi je suis pour tout ce qui est punk rock, alors cette idée d’une immense partouze à l’amiable, franchement, je trouve ça super seyant. Mais pourquoi tant de souplesse morale quand ce sont les hétéros qui se torchent le cul avec le serment du mariage, et cette rigidité indignée quand il s’agit des homosexuels? On salirait l’institution? On la dévoierait? Mais les gars, même en y mettant tout le destroy du monde, on ne la dévoiera jamais d’avantage que ce que vous avez déjà fait, c’est perdu d’avance… dans l’état où on le trouve, le mariage, ce qui est exceptionnel c’est qu’on accepte de s’en servir. Le vatican brandit la polygamie – comme quoi les gouines et les bougnoules, un seul sac fera bien l’affaire, mais c’est ni raciste ni homophobe, soyons subtils, n’empêche qu’on sait que les filles voilées non plus ne font pas partie de l’humanité telle que la conçoit cette gauche là, mais passons – ne vous en faites pas pour la polygamie: vous y êtes déjà. Quand un bonhomme paye trois pensions alimentaires, c’est quoi, sinon une forme de polygamie? Que les cathos s’occupent d’excommunier tous ceux qui ne respectent pas l’institution, qu’ils s’occupent des comportements des mariés à l’église, ça les occupera tellement d’y mettre un peu d’ordre qu’ils n’auront plus de temps à perdre avec des couples qui demandent le mariage devant le maire.

Et c’est pareil, pour les enfants, ne vous en faites pas pour ça: on ne pourra pas se comporter plus vilainement que vous ne le faites. Etre des parents plus sordides, plus inattentifs, plus égoïstes, plus j’m’enfoutistes, plus névrosés et toxiques – impossible. Tranquillisez vous avec tout ça. Le pire, vous vous en occupez déjà très bien.

Tout ça, sans compter que l’humanité en subit d’autres, des outrages, autrement plus graves, en ce moment, les gouines et les pédés n’y sont pour rien, je trouve Lionel Jospin mal organisé dans ses priorités de crispation. Il y a, en 2012, des atteintes à la morale autrement plus brutales et difficiles à admettre que l’idée que deux femmes veulent se marier entre elles. Qu’est-ce que ça peut faire? Je sais, je comprends, ça gêne l’oppresseur quand deux chiennes oublient le collier, ça gêne pour les maintenir sous le joug de l’hétérosexualité, c’est ennuyeux, on les tient moins bien. Parfois la victime n’a pas envie de se laisser faire en remerciant son bourreau, je pensais qu’une formation socialiste permettrait de le comprendre. Mais non, certaines formations socialistes amènent à diviser les êtres humains en deux catégories: les vrais humains, et ceux qui devraient se cacher et se taire.

J’ai l’impression qu’en tombant amoureuse d’une fille (qui, de toute façon, refuse de se reconnaître en tant que femme, mais je vais laisser ça de côté pour ne pas faire dérailler la machine à trier les humains – moins humains de Lionel Jospin) j’ai perdu une moitié de ma citoyenneté. J’ai l’impression d’être punie. Et je ne vois pas comment le comprendre autrement. Je suis punie de ne plus être une hétérote, humaine à cent pour cent. Pendant trente cinq ans, j’avais les pleins droits, maintenant je dois me contenter d’une moitié de droits. Ça me chagrine que l’état mette autant de temps à faire savoir à Lionel Jospin et ses amis catholiques qu’ils peuvent le penser, mais que la loi n’a pas à être de leur côté.

Si demain on m’annonce que j’ai une tumeur au cerveau et qu’en six mois ce sera plié, moi je ne dispose d’aucun contrat facile à signer avec la personne avec qui je vis depuis huit ans pour m’assurer que tout ce qui est chez nous sera à elle. Si c’est la mort qui nous sépare, tout ce qui m’appartient lui appartient, à elle. Si j’étais hétéro ce serait réglé en cinq minutes: un tour à la mairie et tout ce qui est à moi est à elle. Et vice versa. Mais je suis gouine. Donc, selon Lionel Jospin, c’est normal que ma succession soit difficile à établir. Qu’on puisse la contester. Ou qu’elle doive payer soixante pour cent d’impôts pour y toucher. Une petite taxe non homophobe, mais qu’on est les seuls à devoir payer alors qu’on vit en couple. Que n’importe qui de ma famille puisse contester son droit à gérer ce que je laisse, c’est normal, c’est le prix à payer pour la non-hétérosexualité. La personne avec qui je vis depuis huit ans est la seule personne qui sache ce que j’ai dans mon ordinateur et ce que je voudrais en faire. J’aimerais, s’il m’arrivait quelque chose, savoir qu’elle sera la personne qui gèrera ce que je laisse. Comme le font les hétéros. Monsieur Jospin, comme les autres hétéros, si demain le démon de minuit le saisit et lui retourne les sangs, peut s’assurer que n’importe quelle petite hétéro touchera sa part de l’héritage. Je veux avoir le même droit. Je veux les mêmes droits que lui et ses hétérotes, je veux exactement les mêmes. Je paye les mêmes impôts qu’un humain hétéro, j’ai les mêmes devoirs, je veux les mêmes droits – je me contre tape de savoir si Lionel Jospin et ses collègues non homophobes mais quand même conscients que la pédalerie doit avoir un prix social, m’incluent ou pas dans leur conception de l’humanité, je veux que l’état lui fasse savoir que je suis une humaine, au même titre que les autres. Même sans bite dans le cul. Même si je ne fournis pas de gamin à mon pays.

La question de l’héritage est centrale dans l’institution du mariage. Les sourds, les aveugles et les mal formés pendant longtemps n’ont pas pu hériter. Ils n’étaient pas assez humains. Me paraît heureux qu’on en ait fini avec ça. Les femmes non plus n’héritaient pas. Elles n’avaient pas d’âme. Leurs organes reproducteurs les empêchaient de s’occuper des affaires de la cité. Encore des Jospin dans la salle, à l’époque ils s’appelaient Proudhon. J’ai envie de vivre dans un pays où on ne laisse pas les Jospin faire le tri de qui accède à l’humanité et qui doit rester dans la honte.

Je ne vois aucun autre mot qu’homophobie pour décrire ce que je ressens d’hostilité à mon endroit, depuis quelques mois qu’a commencé ce débat. J’ai grandi hétéro, en trouvant normal d’avoir les mêmes droits que tout le monde. Je vieillis gouine, et je n’aime pas la sensation de ces vieux velus penchés sur mon cas et déclarant «déviante». J’aimais bien pouvoir me marier et ne pas le faire. Personne n’a à scruter à la loupe avec qui je dors avec qui je vis. Je n’ai pas à me sentir punie parce que j’échappe à l’hétérosexualité.

Moi je vous fous la paix, tous, avec vos mariages pourris. Avec vos gamins qui ne fêteront plus jamais Noël en famille, avec toute la famille, parce qu’elle est pétée en deux, en quatre, en dix. Arrangez vous avec votre putain d’hétérosexualité comme ça vous chante, trouvez des connes pour vous sucer la pine en disant que c’est génial de le faire gratos avant de vous faire cracher au bassinet en pensions compensatoires. Vivez vos vies de merde comme vous l’entendez, et donnez moi les droits de vivre la mienne, comme je l’entends, avec les mêmes devoirs et les mêmes compensations que vous.

Et de la même façon, pitié, arrêtez les âneries des psys sur les enfants adoptés qui doivent pouvoir s’imaginer que leurs deux parents les ont conçus ensemble. Pour les enfants adoptés par un parent seul, c’est ignoble de vous entendre déblatérer. Mais surtout, arrêtez de croire qu’un petit coréen ou un petit haïtien regarde ses deux parents caucasiens en imaginant qu’il est sorti de leurs ventres. Il est adopté, ça se passe bien ou ça se passe mal mais il sait très bien qu’il n’est pas l’enfant de ce couple. Arrêtez de nous bassiner avec le modèle père et mère quand on sait que la plupart des enfants grandissent autrement, et que ça a toujours été comme ça. Quand les dirigeants déclarent une guerre, ils se foutent de savoir qu’ils préparent une génération d’orphelins de pères. Arrêtez de vous raconter des histoires comme quoi l’hétérosexualité à l’occidentale est la seule façon de vivre ensemble, que c’est la seule façon de faire partie de l’humanité. Vous grimpez sur le dos des gouines et des pédés pour chanter vos louanges. Il n’y a pas de quoi, et on n’est pas là pour ça. Vos vies dans l’ensemble sont plutôt merdiques, vos vies amoureuses sont plutôt calamiteuses, arrêtez de croire que ça ne se voit pas. Laissez les gouines et les pédés gérer leurs vies comme ils l’entendent. Personne n’a envie de prendre modèle sur vous. Occupez-vous plutôt de construire plus d’abris pour les sdf que de prisons, ça, ça changera la vie de tout le monde. Dormir sur un carton et ne pas savoir où aller pisser n’est pas un choix de vie, c’est une terreur politique, je m’étonne de ce que le mariage vous obnubile autant, que ce soit chez Jospin ou au Vatican, alors que la misère vous paraît à ce point supportable.»

Photo: DR.

Par Rédaction TETU

Plus de: Virginie Despentes

L’espace d’hébergement de Roms va quitter Plombières

Expérience unique d’insertion, le projet porté par l’Ampil connaît des soucis financiers et cherche un nouveau point de chute. Avec toujours le conseil régional comme seul partenaire public.

MarsActu/Esther Griffe

L’accueil des Roms à l’espace solidaire d’hébergement (ESH) de Plombières (aussi appelé Belle de Mai) piloté par l’Ampil se voulait exemplaire. Cette histoire est pourtant sur le point de s’arrêter, du moins dans sa forme actuelle. Depuis plusieurs semaines, les relations entre les résidents et leurs voisins se dégradent. Le portail a été cassé à la voiture bélier et depuis, un puis trois agents de sécurité professionnels gardent l’accès au lieu. Un coût insupportable en l’état pour l’association.

Mise en place grâce au soutien de la Fondation Abbé-Pierre et surtout de la région à la fin de l’été 2011, cette opération devait permettre à dix familles « une intégration par l’habitat » grâce notamment à des cours d’alphabétisation, un suivi social et sanitaire, l’aide à  la recherche d’emploi, la scolarisation des enfants, etc. Un an et demi plus tard, seules deux à trois familles selon les sources ont pu accéder à un logement traditionnel. Le bail étant signé jusqu’à la fin de cette année, les promoteurs du projet se retrouvent face à la position de potentiels expulseurs qu’ils n’osaient envisager au départ quand on leur faisait part de l’expérience lilloise, où des habitats temporaires se sont pérennisé faute notamment de titres de séjour.

Le principal problème reste l’argent et l’heure est à la prudence. La région, qui n’envisageait pas à l’origine d’aller au-delà de 2012 dans son financement devrait finalement le reconduire en 2013, mais le dossier est encore à l’arbitrage. L’Ampil envisagerait d’acheter plutôt que de louer un nouveau lieu à Marseille pour prolonger son initiative, mais n’a aujourd’hui pas encore ni déniché son point de chute ni obtenu le financement européen escompté. Impossible, détaille Kader Atia, de s’installer à côté de barres HLM : « J’ai travaillé au centre social de La Castellane. Je sais comment ça se passe. On ne peut pas risquer d’avoir des problèmes de voisinages. »

À défaut, explique le directeur de l’association, une solution d’hébergement de « 6 mois en hôtel, soit jusqu’à la fin de l’année scolaire » serait proposé aux familles. Selon Philippe Dieudonné, un des administrateurs de l’association, une transformation en accueil de jour, démentie par Atia, serait elle aussi envisagée. Pour lui :

Ça ne se termine pas si bien qu’on ne le pensait. On est obligé si on redémarre d’être plus prudents. […] C’est pas de gaîté de coeur qu’on s’en va mais on ne peut pas éternellement se substituer à l’État !

L’appel d’air souhaité n’a jamais soulevé d’enthousiasme. En première ligne, le conseil général, la communauté urbaine et la mairie de Marseille qui, solllicités en 2011, n’avaient pas apporté leur écot, ne semblent pas aujourd’hui plus enclins à apporter leur aide. Quant à une éventuelle aide de l’État, la préfecture n’a, à l’heure où nous écrivons ces lignes, pas donné suite à nos demandes d’entretien. Tout juste la ministre déléguée à l’exclusion, Marie-Arlette Carlotti a-t-elle annoncé à La Provence que le budget qu’elle présentait aujourd’hui comportait un budget d’1,2 millions d’euros pour l’hébergement d’urgence marseillais sans que l’on sache si le dossier Roms peut en bénéficier.

Dans la difficulté, y compris le front associatif s’est fissuré, les uns accusant l’Ampil de travailler dans son coin, l’Ampil dénonçant un manque de soutien : « C’est très difficile car on est attaqués de tous les côtés. » Un associatif qui connaît bien la question conclut, un brin fataliste : « C’est le manque de soutien politique qui nous mine. On sait bien que les Roms, ce n’est pas vraiment porteur électoralement. Regardez Gaëlle Lenfant [vice-présidente chargée de la question à la région qui ne nous a pas répondu, ndlr], si elle a perdu de peu aux législatives à Aix, beaucoup pensent que ça a joué et sont d’autant plus frileux. »

Marsactu.fr –  Jean-Marie Leforestier, le 6 novembre 2012

Mariage pour tous : « L’Eglise est à l’agonie »

Olivier Bobineau, sociologue des religions, explique comment l’Eglise est passée du terrain religieux à celui de l’anthropologie pour défendre son idéologie familiale.

Performance d’opposants au mariage pour tous et à l’adoption par les homosexuels à Marseille, le 23 octobre 2012 (GERARD JULIEN/AFP)

Ce mercredi, le Conseil des ministres examinera le projet de loi sur le mariage pour tous. Le débat sociétal, lui, est déjà installé. Et contrairement à celui qui avait pu avoir lieu pour le pacs en 1998, les arguments évoqués ne sont plus les mêmes. On n’entend plus les opposants au texte parler de religion mais d’« anthropologie ».

Rappelez-vous par exemple les propos de ce directeur diocésain de l’Enseignement catholique rapportés par Thomas Demi, riverain de Rue89 :

« Il me semble cependant légitime de vous communiquer ma vive inquiétude sur les conséquences sociétales, anthropologiques et politiques que représente l’institutionnalisation par le mariage d’une union par nature et définition stérile. »

Il y a aussi eu une performance (extrêmement drôle et désormais célèbre) de militants opposés au mariage pour tous.

Performance de militants opposés au mariage pour tous

Le 23 octobre 2012 au Mans

Bref, on a eu la sensation de ne vraiment plus comprendre ces militants opposés au mariage pour tous.

Pour nous éclairer, on a donc interviewé Olivier Bobineau. Sociologue des religions, auteur de « Dieu change en paroisse », membre du Groupe sociétés, religions, laïcité du CNRS (GSRL) et de l’Ecole des hautes études pratiques (EPHE), il s’apprête à publier « L’Empire des papes : une sociologie du pouvoir catholique ».

Rue89 : On présente souvent assez simplement les opposants au mariage pour tous et à l’adoption comme des catholiques conservateurs. Comment identifiez-vous ce mouvement ?

Olivier Bobineau : C’est un mouvement traditionnel, qui sort de l’Eglise catholique et qui, depuis le XIXe siècle, offre un front de résistance face à l’individualisme et face à toutes les évolutions de la morale et des mœurs. Donc ce sont des gens qui se positionnent sur tout ce qui concerne la garantie des droits individuels. Ils ne sont pas forcément intégristes.

Moi-même, j’ai des amis de gauche, modérés, qui font état de cette conviction du mariage comme institution sacrée entre un homme et une femme. Et ils se fondent toujours sur l’évangile de Matthieu.

D’où cette opposition permanente à l’évolution des mœurs vient-elle ?

L’institution catholique a pour ambition de quadriller les consciences et les mœurs.

C’est ça l’anthropologie catholique, c’est une anthropologie qui, pour maîtriser les esprits, pour garantir le salut, va passer par le contrôle des corps. D’une manière très originale, ça ne passe pas par les armes car l’Eglise n’a pas d’armée.

Et c’est ça qui est très intéressant dans le catholicisme à observer, c’est que ce contrôle passe par les consciences, par la transmission, par la théologie, par les sacrements et le droit canon.

Justement, on entend beaucoup les mouvements opposés au mariage pour tous et à l’adoption par les couples de même sexe évoquer cet argument (étrange) de l’anthropologie. Qu’est-ce que cela veut dire ? D’où vient cet argument ?

C’est classique dans le catholicisme. L’Eglise catholique procède ainsi pour justifier ses fondamentaux (l’organisation du pouvoir hiérarchique et ce contrôle moral). Cet argument anthropologique domine aujourd’hui dans les débats. Il fait autorité.

L’Eglise se saisit d’une certaine anthropologie pour dire que le mariage des homosexuels est contraire à ce qu’elle défend depuis des années. Mais l’Eglise fait appel à un type d’anthropologie, naturaliste, qui dit que le mariage est une fondation institutionnelle.

La famille comme valeur, c’est une invention catholique du milieu du XIXe siècle pour répondre à la modernité qui vient briser les familles. Ce qui est quand même drôle, c’est que Joseph et Marie n’étaient pas mariés. Dans le texte, Marie est accordée en mariage. Ils ne font pas maison commune et elle va tomber enceinte.

Vous imaginez l’ambiance ! Le pauvre petit Jésus nait dans une famille recomposée, puisqu’il a des frères qui sont des demi-frères sans doutes nés d’un premier mariage de Joseph. Il dit d’ailleurs aussi : « Qui est ma mère ? Vous êtes mes frères ! »

Jésus est on ne peut plus moderne. Donc on voit bien que les opposants au mariage homosexuel ne peuvent pas se fonder sur les textes. L’Eglise fait donc recours à une anthropologie, mais une anthropologie de type conservatrice.

Mais quand ils utilisent cet argument de l’anthropologie, ils parlent encore bien de sciences humaines ou pas du tout ?

Oui, il y a un courant de l’anthropologie qui porte leurs idées, c’est une anthropologie institutionnaliste. Il y a des gens qui justifient le fait que l’apprentissage de la différenciation des âges et des sexes est importante, mais aussi que si l’on reconnaît le mariage homosexuel, ce sera l’ouverture de l’adoption et qu’on aura des enfants qui ne seront plus aptes à faire cette différenciation.

Mais en anthropologie comme dans toute science humaine, il y a des courants, des débats. Avec cet argument de l’« anthropologie », on a parfois l’impression que c’est la discipline dans son entièreté qui est convoquée. Pourquoi ?

Il faut être catholique deux secondes pour comprendre. Quand vous êtes catholique, vous n’avez qu’un seul chef, c’est l’évêque de Rome, et vous n’avez qu’une seule théologie dominante, celle du droit naturel. Donc, quand vous êtes catholique, par définition vous avez accès à la vérité, vous avez accès à l’universel, et vous êtes dans une posture d’union. Tout ce qui est relève du pluralisme est associé à de la division. Et « division », en grec, se dit « diabolein ».

Dans sa constitution, l’Eglise est essentiellement hiérarchique. Obéir au pape, c’est obéir à l’Eglise et c’est obéir à Dieu et réciproquement. Comme le dit Yves Congar, grand théologien dominicain, il y a un principe d’« essentialisation » dans l’Eglise. Et donc, quand elle se saisit d’un argument, elle l’essentialise.

Pour convoquer l’argument d’une certaine anthropologie, elle parle donc tout simplement de l’anthropologie. C’est la même chose qui s’est produite sur le débat sur le genre, il y a deux ans. En sociologie, il y a une trentaine de tendances, mais ces mouvements s’en fichent. Dans leurs discours, il n’y a qu’une seule sociologie du genre, comme il n y a qu’une seule anthropologie.

Mais c’est un processus classique dans l’Eglise catholique : prendre l’argument qui fait autorité auprès des individus puis l’essentialiser, c’est-à-dire le retravailler avec sa propre culture, qui est une culture de la domination par l’uniformisation.

Pourquoi l’argument religieux n’apparaît plus dans le débat ?

Aujourd’hui, toutes les grandes autorités sociétales ont été remises en cause. La société moderne, comme la société traditionnelle, est fondée sur sept figures de l’autorité, ce que j’appelle les sept « P » :

  • le père ;

  • le prêtre ;

  • le professeur ;

  • la patrie ;

  • le prince (ou le chef d’Etat) ;

  • le parti et le patron.

Il y a un huitième « P » qui récapitule tous les autres, c’est le pape. Jean-Paul II a pu profiter de son charisme et développer des arguments religieux.

Mais aujourd’hui, on n’a plus Jean-Paul II, on a homme qui s’appelle Joseph Ratzinger, un professeur qui se prend pour un père et un chef de parti. Il ne faut pas oublier qu’il a dirigé la Congrégation pour la doctrine de la foi. Donc ces figures de l’autorité sont remises en cause et le problème de Benoît XVI, c’est qu’il n’a aucun charisme.

Or, la seule qualité qui fait autorité aujourd’hui sur l’individu, c’est le charisme. Ce qui convainc les individus aujourd’hui, ce sont les individus eux-mêmes. Des individus, mais des individus qui ont un don de parole extraordinaire, comme dit Max Weber.

L’Eglise catholique prend cela de plein fouet comme tous les groupes sociaux, la « charismatisation » du politique, « l’émotionalisation » des relations et des médias. Et au fondement de cette communication nouvelle, il y a la psychologie, les sciences humaines… L’individu qui sait avoir une parole extraordinaire et qui la fonde sur les sciences humaines, il l’emporte et l’Eglise le sait.

Pourquoi y a-t-il une incapacité dans ces mouvements à avoir une communication qui touche tout le monde et qui ne soit pas tournée au ridicule ?

C’est le problème de toute communication institutionnelle. Rappelez-vous la campagne de François Hollande. La danse où on mettait les mains à plat en les bougeant.

Clip de campagne de François Hollande (2012)

Et rappelez-vous comment l’UMP s’est ridiculisée avec son clip.

Lipdub des jeunes UMP (2010)

Plus l’institution communique, plus elle fait état de son décalage. Et le seul moyen de bien communiquer aujourd’hui, c’est le charisme d’un individu. Dès qu’on a un spot institutionnel, ça ne passe pas. Aujourd’hui, aucune institution ne sait communiquer en direction des individus si elle prend comme point de départ un message institutionnel.

Ça ne passe plus parce que toutes les figures d’autorité ont été remises en cause. Et le problème, c’est que l’institution ne sait plus comment faire. Du coup, elle imagine des vidéos avec des images d’Epinal peut-être. Ce décalage vient aussi du fait que le propre d’une institution, ce n’est pas de faire la révolution, mais au contraire de stabiliser des règles et des normes par rapport à une histoire et à un passé.

Quels sont les arguments légitimes dans ces mouvements alors aujourd’hui ?

L’argument anthropologique donc. Et le fait qu’il n’y aurait aucune étude dans un sens ou dans l’autre permettant de résoudre vraiment la question du bien-être de l’enfant au sein d’un couple homosexuel. L’Eglise évoque le principe de précaution, ce qui est très drôle. Le principe de précaution, c’est un argument sociétal qui émerge depuis une quinzaine d’années et dont l’Eglise se saisit.

Elle a cette capacité de se dire : « Il faut que j’utilise les arguments qui font autorité. » Donc les sciences humaines, donc le principe d’autorité. En tout cas, on s’éloigne de ce qui est écrit dans l’Evangile. Pierre, considéré comme le premier pape, est marié. On faire croire aux catholiques des choses extraordinaires. On parle même de la Sainte Famille. Mais c’est quoi la Sainte Famille ? C’est un homme pauvre qui s’appelle Joseph qui se remarie visiblement, qui a des enfants d’un premier mariage, qui est accordé en mariage et qui fuit la puissance politique. Elle est où la Sainte Famille ?

Est-ce possible encore pour l’Eglise de se moderniser, de se relever ?

L’Eglise est à l’agonie dans les sociétés modernes. C’est un choc anthropologique. D’un côté, il y a une anthropologie catholique qui veut mettre sous contrôle les individus par le biais du sentiment de l’amour, qu’elle dit contrôler, incarner. L’anthropologie catholique, c’est ça : une institution qui veut contrôler l’amour. C’est une grande ambition…

De l’autre côté, il suffit de faire un peu de socio, de philo et d’histoire de la modernité pour constater que tout le monde est d’accord pour estimer que le propre de la modernité, c’est de séparer les institutions des sentiments des individus.

C’est la séparation de l’Eglise et de l’Etat, de la science et de la théologie, de la vie privée et de la vie publique. On sépare toutes ces institutions du sentiment des individus pour leur permettre de s’émanciper.

En résumé, vous avez d’un côté une anthropologie qui a pour ambition d’être l’institution qui contrôle le sentiment des individus, et de l’autre une anthropologie qui a pour ambition de séparer les sentiments des individus des institutions. Et bien voilà, c’est le choc.

Sauf que l’une est en train de l’emporter tranquillement. Il n’y a que 2% de la population française qui pratique la religion catholique régulièrement. Il n’y a plus de prêtres. Voilà pourquoi l’Eglise est à l’agonie.

Mais y a-t-il des gens qui pourraient incarner cette modernité ?

Il y a eu, durant l’entre-deux-guerres, l’action catholique (JOC entre autres) mais aujourd’hui, elle est en voie d’extinction. Il y a aussi eu le mouvement des prêtres ouvriers fondé après la Seconde Guerre mondiale, avant d’être interdits en 54 pour finalement être réintégré comme Prêtres au travail dans le concile de Vatican II.

On a des poches de rébellion comme ça parfois. Et puis, il y a aussi des gens qui restent dans l’Eglise, et qui n’en pensent pas moins. Ils restent parce qu’ils ont leur socialisation religieuse, leurs copains qui sont là, mais ce que dit le pape, ils n’en ont rien à faire.

En Bavière, dans des familles catholiques, riches, j’avais fait une enquête sur la contraception : 98% des sondés la prenaient. Je crois d’ailleurs que c’est la fracture. En 68, il y a l’encyclique « humanæ vitæ » qui fractionne. Il y a une main tendue vers la modernité avec Vatican II.

Mais malgré la commission des experts où on compte sept voix contre cinq pour la contraception, Paul VI dit non. Et il n’a pas le choix, il est le chef à la tête de la plus vieille institution qui a pour ambition de contrôler le sentiment des individus.

Mais donc il n’y a personne pour incarner ce changement ?

Vous pouvez toujours prier …

Renée Greusard | Journaliste   Rue89 4 novembre

Mariage homosexuel : le PS répond à l’Eglise catholique

Le député chargé du projet de loi demande « que les chrétiens ne cherchent pas à imposer leur vision de la famille ».

Erwann Binet, rapporteur PS du projet de loi sur le mariage homosexuel, répond au discours de l’Eglise catholique dans une interview au « Journal du dimanche » du 4 novembre.

A propos du discours de l’Eglise, opposée au mariage homosexuel, Erwann Binet souhaite « que les chrétiens, comme tous les Français, ne cherchent pas à imposer leur vision de la famille à la société ».

« Qu’ils ouvrent les yeux sur les familles d’aujourd’hui qui font cette société, des familles monoparentales, homoparentales, recomposées (…) Je pense donc essentiel que les parlementaires que nous sommes s’assurent que toutes ces formes de familles puissent avoir les mêmes droits », souligne-t-il.

« Il n’y a pas beaucoup d’arguments »

Erwann Binet estime aussi que l’UMP réclame des états généraux à propos du projet de loi sur le mariage homosexuel parce qu’elle n’a « pas beaucoup d’arguments » pour s’opposer au texte.

« Depuis trois ou quatre mois, l’UMP réclame des états généraux, une commission spéciale… Je vais être dur, mais ces gens-là n’ouvrent la bouche que pour demander des débats sans y prendre part », déclare-t-il. Le débat est, selon lui, « ouvert, et c’est une hypocrisie de dire qu’il n’a pas lieu. Tout ça démontre que, derrière, il n’y a pas beaucoup d’arguments ».

Interrogé sur les amendements qu’entendent proposer les parlementaires socialistes « notamment sur l’assistance médicale à la procréation », le député de l’Isère estime que celle-ci « est une suite logique du mariage et de l’adoption ». « C’est accorder une stabilité et une protection supplémentaires aux couples de même sexe et aux enfants élevés par ces couples qui sont de plus en plus nombreux », explique-t-il.

L’Eglise « n’est pas dans son rôle »

De son côté, David Assouline, porte-parole du Parti socialiste, a jugé que l’Eglise « n’est pas vraiment dans son rôle quand Mgr Vingt-Trois appelle à s’opposer à la volonté du législateur, d’autant qu’il s’agit du mariage civil dans la République laïque ».

Dans un communiqué, le sénateur de Paris rappelle que l’ouverture du droit au mariage et à l’adoption pour les couples homosexuels était un engagement de campagne de François Hollande, le 31e de ses « 60 engagements pour la France ». « Le suffrage universel s’est exprimé », ajoute David Assouline.

Le cardinal André Vingt-Trois, qui a  fustigé le mariage homosexuel, a défendu dimanche à Lourdes le droit des enfants « à se construire en référence » à un père et à une mère, lors de la célébration de la messe à la basilique Notre-Dame-du-Rosaire. « Quand nous défendons le droit des enfants à se construire en référence à celui et à celle qui leur ont donné la vie, nous ne défendons pas une position particulière. Nous reconnaissons ce qu’expriment les pratiques et les sagesses de tous les peuples depuis la nuit des temps et ce que confirment bien des spécialistes modernes », a expliqué le président de la Confédération des évêques de France.

« Retour vers un fondamentalisme »

Le député PS de Paris Jean-Marie Le Guen a lui dénoncé sur la Radio de la communauté juive (RCJ) le « retour en arrière choquant de l’Eglise catholique » après les prises de position du cardinal André Vingt-Trois.

« La manière, la virulence, la tonalité, les pistes avancées par Mgr Vingt-Trois, me font penser à un véritable retour en arrière choquant de l’Eglise catholique », déplore-t-il. « Je pense qu’elle ne peut pas se permettre de se porter à ce niveau là, de cette façon là, sur ce sujet. »

Il poursuit : « Je rappelle que l’Eglise catholique est toujours contre l’IVG, qu’elle est contre la procréation médicalement assistée pour toutes les femmes, qu’elle était même contre le mariage civil, qu’elle est contre la contraception, et qu’à partir de ce moment là, par rapport à ce qu’est la société française, elle doit avoir une approche plus pédagogique et moins péremptoire. Je suis choqué par cette attitude dont je pense qu’elle a avoir avec une espèce de retour vers un fondamentalisme qui me pose problème », a-t-il mis en garde.

 

Par Le Nouvel Observateur avec AFP

Mariage homo : André Vingt-Trois évoque une « supercherie »

« Contrairement à ce que l’on nous présente, ce serait le mariage de quelques-uns imposé à tous », a pointé le cardinal à Lourdes en assemblée plénière.

Cette proposition "fait disparaître un critère très important d'évaluation qui est de savoir ce qui est simplement l'expression extérieure d'une conviction et ce qui est une expression provocatrice", selon André Vingt-Trois. (JACQUES DEMARTHON / AFP)

Cette proposition « fait disparaître un critère très important d’évaluation qui est de savoir ce qui est simplement l’expression extérieure d’une conviction et ce qui est une expression provocatrice », selon André Vingt-Trois. (JACQUES DEMARTHON / AFP)

Le mariage homosexuel agite le débat des évêques. Le cardinal André Vingt-Trois a déclaré samedi 3 novembre, à propos du projet de loi sur le mariage homosexuel, que « ne pas reconnaître la différence sexuelle serait une supercherie qui ébranlerait un des fondements de notre société », position défendue par les autres grandes religions.

Dans son discours devant 120 évêques réunis à Lourdes en assemblée plénière, le cardinal a estimé que pour un sujet d’une telle ampleur, « un large débat national s’imposait qui ne se contente pas d’enregistrer des sondages aléatoires ou la pression ostentatoire de quelques lobbies ».

Un « enjeu » grave

Selon un sondage BVA publié samedi par « Le Parisien/Aujourd’hui en France », 58% des Français se déclarent aujourd’hui favorables au mariage des homosexuels, un chiffre en baisse car ils étaient 63% en 2011. Pour le président de la Conférence des évêques de France, le projet du mariage homosexuel que le gouvernement fait passer en urgence survient alors que « la crise économique atteint de plus en plus l’ensemble de notre société, que des entreprises ferment et que la précarité s’étend ».

Comme les responsables des principaux cultes en France, qui se sont successivement érigés contre un projet issu, selon eux, d’un discours « bien pensant », Mgr Vingt-Trois a insisté sur « la gravité de l’enjeu du mariage homosexuel qui bouleverserait en profondeur les fondements de la société ».

La question fondamentale, a-t-il souligné, est le respect de la réalité sexuée de l’existence humaine et de sa gestion par la société. Une vision de l’être humain sans reconnaître la différence sexuelle serait une supercherie qui ébranlerait un des fondements de notre société et instaurerait une discrimination entre les enfants ».

« Contrairement à ce que l’on nous présente, a relevé Mgr Vingt-Trois, « ce ne serait pas le ‘mariage pour tous’, ce serait le mariage de quelques uns imposé à tous », a-t-il souligné. Une position que ne défendent pas seulement les catholiques, mais aussi protestants, orthodoxes, musulmans ou juifs.

Déjà, le 15 août, fête de l’Assomption, le cardinal-archevêque de Paris André Vingt-Trois avait appelé à prier « pour que les enfants cessent d’être les objets des désirs et des conflits des adultes pour bénéficier pleinement de l’amour d’un père et d’une mère ». Début octobre, c’est au tour de la Fédération protestante de France de s’élever contre « la fausse bonne idée du mariage pour tous », son président en faisant une question « non pas théologique, mais sociale et anthropologique ».

« Le droit à l’enfant n’existe ni pour les homosexuels ni pour les hétérosexuels »

Soulignant que « l’égalité ce n’est pas l’indifférenciation », le pasteur Claude Baty trouve « absurde de remettre en cause ce qui est depuis toujours le fonctionnement normal de l’humanité, à savoir qu’il faut un homme et une femme pour faire un enfant ».

Pour sa part, le président du Conseil français du culte musulman, Mohammed Moussaoui, se demande s’il n’y a pas, au nom de l’égalité revendiquée pour tous, « une confusion entre l’égalité et la similitude. Deux personnes peuvent être égales mais non semblables, ou être semblables mais non égales ».

Une des protestations les plus remarquées vient du Grand rabbin de France Gilles Bernheim, pour qui « les arguments invoqués d’égalité, d’amour, de protection ou de droit à l’enfant se démontent et ne peuvent, à eux seuls, justifier une loi ».

« Le droit à l’enfant n’existe ni pour les hétérosexuels ni pour les homosexuels. Aucun couple n’a droit à l’enfant qu’il désire, au seul motif qu’il le désire. L’enfant n’est pas un objet de droit mais un sujet de droit ». De son côté, Olivier Wang-Genh, vice-président de l’Union des Bouddhistes de France, souhaite « qu’on réfléchisse aux conséquences qui découlent d’actes individualistes et égoïstes ».

Par 

La déferlante des drogues de synthèse

Les policiers canadiens les appellent les drogues de dernière génération. Ils en saisissent beaucoup. Des tonnes. « Cuisinées » dans des laboratoires de fortune, mais parfois aussi produites de manière quasi industrielle, elles sont en grande partie destinées à l’exportation. Les « cocktails de drogues » ainsi réalisés sont chargés sur des camions ou noyés dans le fret aérien, et partent aux quatre coins de la planète : États-Unis, Australie, Nouvelle-Zélande, Japon, et aussi Europe. En très peu de temps, le Canada est devenu la plaque tournante des drogues de synthèse. Quant à la consommation locale, il semble qu’elle concerne plutôt les jeunes. Ils la privilégieraient à la cocaïne, à l’héroïne et même au haschich.

La France n’est pas épargnée. Pour l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT), ces drogues seraient apparues d’une manière conséquente il y a seulement quelques années. La première a été identifiée en Europe en 2005 (par un laboratoire français) : la MDHOET (ou N-hydroxyethyl MDA). Leur succès tient à la similitude des effets par rapport aux drogues plus traditionnelles. Mais, si leur structure moléculaire se rapproche des amphétamines, de la cocaïne, etc., elle n’est cependant pas tout à fait identique. Et de ce fait, elles échappent à la législation sur les stupéfiants – du moins jusqu’au jour où elles sont identifiées. Ce qui demande du temps et des moyens. Il existe une collaboration entre les différents laboratoires au niveau national et européen, via le Système d’Alerte Précoce (Early Warning System : EWS). Les informations sont dispatchées par Eurotox qui se trouve à la tête d’un système de diffusion du type pyramidal. Après l’avoir repérée, il faut environ six mois pour inscrire une substance psychoactive au tableau des stupéfiants.

Si les drogues répertoriées sont systématiquement saisies et placées sous scellés, une note de la DGPN rappelle que des prélèvements de produits présumés stupéfiants sont également possibles, notamment pour alimenter la base de données nationale. Ils ne peuvent toutefois être utilisés dans une procédure judiciaire.

En 2008, une enquête nationale, concluait que les drogues de synthèse étaient encore ignorées des jeunes de 17 ans. En revanche, la méphédrone (surnommée depuis « miaou miaou »), était déjà prisée dans certains cercles d’initiés, gays en particulier. Ces effets stimulants, de type ecstasy, étant particulièrement recherchés lors de débauches sexuelles. Pour faire simple, on peut dire que c’est la drogue des partouzards. Elle a été classée dans les produits stupéfiants en juin 2010. Mais il n’était pas difficile de s’en procurer sur le Net, où elle se présentait sous diverses étiquettes : sels de bain, engrais… Sa fabrication et sa commercialisation ont finalement été interdites par décision des ministres de l’Intérieur de l’U-E, il y a environ un an.

Dans ce domaine, les choses vont très vite. Ainsi, dans un article du Figaro de mars dernier, le commissaire Lucas Philippe, responsable de la division du renseignement et de la stratégie au sein de l’Office central pour la répression du trafic illicite des stupéfiants (OCTRIS), déclarait qu’aujourd’hui, les jeunes de 18-20 ans étaient « particulièrement concernés ». Il faut dire que le prix et la facilité d’usage rendent ces petites pilules bien attrayantes…

En matière de drogue, le besoin crée le business. Il est tellement facile de se procurer les ingrédients sur l’Internet, que l’on pourrait bientôt voir, chez nous, des coins de cuisine se transformer en labo de fortune. Si ce n’est déjà le cas. D’autant que les services de la douane sont maintenant sensibilisés au problème : l’importation devient plus risquée. L’année dernière, les saisies frontalières ont explosé les statistiques.

Mais à ce jour, rien à voir avec le Canada. Là-bas, les drogues de synthèse sont devenues un enjeu des différentes mafias. Avec des laboratoires parfois dissimulés au sein même d’entreprises qui ont pignon sur rue. Un peu comme dans la série télévisée américaine Breaking bad, dans laquelle le petit professeur de chimie du Nouveau-Mexique est récupéré par les narcotrafiquants pour une production de masse. Du coup, la gendarmerie royale canadienne (GRC) a mis en place une unité pour surveiller les courtiers en produits chimiques et détecter ceux qui alimentent les circuits mafieux. Et une section spéciale a également été créée pour lutter contre les drogues synthétiques.

Bizarrement, notre gouvernement, pourtant prompt à dégainer, n’a pas vraiment réagi devant cette menace. Et pourtant, les drogues de synthèse sont autrement plus dangereuses que le cannabis. Elles sont tellement différentes de l’une à l’autre que le consommateur ne sait jamais ce qu’il ingurgite. Comme on peut le voir dans la liste (partielle) tirée d’un rapport canadien de 2008. On y trouve même parfois du Sildénafil, c’est-à-dire du Viagra. Or ces molécules, utilisées dans les médicaments, ont toutes des effets indésirables, voire contradictoires. Et peuvent entraîner notamment des troubles cardiaques. Autrement dit, quelle que soit la couleur de ces petites pilules, le simple fait d’en avaler une revient à jouer à la roulette russe…

Dans n’importe quelle commune de la banlieue parisienne, la moitié de l’activité judiciaire des policiers  vise des affaires de stupéfiants. Pour une grande part, le cannabis. Je peux me tromper, mais la déferlante des drogues de nouvelle génération va probablement bientôt toucher notre pays. Et, pour être pragmatique, il faudra alors faire un choix entre la poursuite judiciaire du petit fumeur de joints et la protection de la santé publique – et surtout de notre jeunesse. Le débat sur la dépénalisation du cannabis  pourrait alors ressembler à un combat du passé.

 

 

Le Monde.fr 7 février 2012

Le préfet Parant en mode démineur

La bombe. La bombe ? La bombe ! La charge de 120 kg découverte sur les chantiers du J4, et qui nécessitera une évacuation l’après-midi du mercredi 18, a été longuement évoquée lors de la « conférence de rentrée », équivalent préfectoral des vœux à la presse. Vraie préoccupation un brin enflée médiatiquement, qui n’a pas empêché le préfet de Région Hugues Parant d’avoir à faire face à un champ de mines de questions lancées par la vingtaine de journalistes présents : LGV, intercommunalité, sécurité, nucléaire, Roms, Fralib, réseau de santé du Grand conseil de la mutualité, LyondellBasell…

Mais avant cela, il a profité de l’occasion pour détailler la « philosophie » de son action : « Un, on y croit. Deux, on ne lâche pas ». La méthode Coué dans toute sa splendeur. La suite :« l’Etat est là pour assurer la colonne vertébrale, donner une direction et aussi parfois bousculer les habitudes ». Tout en étant attentif au contexte local. Et avec pour méthode de« nous reporter systématiquement à la vie quotidienne de nos concitoyens ». Beau programme…

Avec en prime quelques remarques un brin chagrines, pour ne pas dire critiques, face aux journalistes. En introduction déjà, il lançait « qu’il est toujours plus facile de juger que d’être dans l’action ». Par la suite, il a conseillé de « s’intéresser à qui finance » les « structures associatives et les collectivités » pour leurs programmes sociaux. L’État bien sûr, pas récompensé pour ses mérites. Mais c’est le jeu, admet-il à moitié. C’est le jeu admet-on aussi alors, peut-être d’ailleurs  préférable aux déclarations d’amour pour le métier des vœux de Michel Vauzelle.

Un lienPas si moche la ville

C’est donc l’heure du déminage, avec une rafale rapide pour commencer avant deux dossiers sur lesquels nous nous attarderons plus longuement. La première belle mine sur son passage, celui qui est passé par le Vaucluse et le Var avant d’occuper la place Félix-Baret la renvoie – décidément – en partie aux médias : d’accord les rafales de kalach’ et les barbecue en plein décembre c’est pas idéal, mais derrière la « loupe » le boulot du nouveau préfet de police Gardère commence à payer. Pas plus de commentaires : ce dernier donnera une conférence de presse dans une semaine une fois que son patron Claude Guéant aura dévoilé les chiffres de la délinquance. Pour les fans, il vous reste d’ici là son interview sur Marsactu à l’occasion de la réunion sécurité organisée luni dans le 15/16.

Surtout, nous a expliqué Hugues Parant, sans nier le reste Marseille c’est pas si mal avec ses Calanques, son port, sa capitale européenne de la culture. Bref, si on interroge les Marseillais, contrairement à ce que les Nordistes pourraient penser devant leur télé « ils ne veulent pas tous fuir » la ville. Jean-Claude Gaudin, qui passe son temps à rendre télé, radios et sites web responsables  de la mauvaise image de la ville, devrait penser à monter un duo.

Un lienFlottement nucléaire

Frédéric Legrand, du pure-joueur Chez Albert, demande ce qu’il retient de l’accident de Marcoule, dans la perspective de l’exercice de crise nucléaire prévu la semaine prochaine à Cadarache. Réponse : Marcoule ce n’est pas dans la région. « Mais vous êtes préfet de zone », rétorque le premier au second qui avait pendant son discours abondamment insisté sur la multiplicité de ses fonctions (par exemple coordonnateur du massif Alpin), « un poste qui ne ressemble à aucun autre en France ». Mais Marcoule c’est dans la Drôme, pas sa zone, tranche Hugues Parant.

On est bien parti si ça pète : Marcoule est dans le Gard. Interrogé à l’issue de la conférence, Hugues Parant minimise et insiste sur la longueur des débats. Bon personne n’est infaillible. En tout cas il avoue avoir retenu une leçon de Centraco : « le préfet du Gard était débordé, celui de Montpellier aussi. C’est le préfet de zone (donc lui, ndlr) qui aurait dû prendre cela en main. Mais pour cela il faut que l’Autorité de sûreté nucléaire me mette dans la boucle », nous glisse-t-il. Bonne idée effectivement.

Un lienLGV et intercommunalité, le retour

Plus facile et plus prévisible : quid des tectoniques des plaques de l’intercommunalité et du projet de LGV ? On vous laisse vous reporter à nos articles passés et à venir sur ces dossiers (comme d’ailleurs sur Fralib ou LyondellBasell), où Hugues Parant s’exprime longuement. Il a en tout cas bien réussi à éviter les pièges du cas complexe du pays d’Aix qui, a rappelé sa présidente UMP Maryse Joissains le matin même par un communiqué ne veut pas accueillir 14 communes vauclusiennes du Sud Lubéron. « Bien qu’ayant été proposé cela ne se fera jamais, la messe est dite », résume-t-il après un exposé des mécanismes de la loi de décembre 2010.

Sur la LGV, il semble en revanche découvrir les déclarations de Michel Vauzelle vendredi dernier lors de ses voeux à la presse. Le président du conseil régional lançait que c’était « une honte »que l’Etat « abandonne » le projet. « Il a de temps en temps des expressions qui dépassent sa pensée », s’est contenté de répondre Hugues Parant, rappelant en outre qu’il avait dit sa satisfaction après le comité de pilotage de décembre dernier. Voilà Vauzelle remis en place poliment mais fermement. Et sans risquer la condamnation pour diffamation comme son prédécesseur Michel Sappin

Un lienGo, go, go sur les contrats aidés

La mine suivante est vicieuse, comme ces maudits journalistes les affectionnent. Pendant son discours, Hugues Parant avait affiché comme première priorité de l’Etat en 2012 « la crise et ses conséquences », faisant le tour de quelques programmes concernant l’emploi, la formation, ou le soutien aux entreprises. Citant notamment à l’appui les « 40 000 contrats aidés en 2011, qui je vous l’annonce déjà seront encore plus nombreux au premier semestre ».

Ça tombe bien, on comptait (et on n’était pas les seuls), l’interroger sur un très critique article de Rue 89 sur les « soldes de fin d’année sur l’emploi aidé ». Pour faire court, la préfecture a considérablement assoupli les conditions et mis le paquet sur le démarchage pour inviter les associations et les entreprises à saisir cette chance. Un « cadeau de Noël » qui « sera périmé aussitôt les élections (présidentielle et législatives) passées », ajoute le site, qui l’assimile à un traitement statistique pour faire sortir des chômeurs des listes avant les échéances.

Car comme l’expliquent Les Echos pas d’augmentation de l’enveloppe de ce dispositif, dont la diminution progressive était prévue de longue date. « La loi de Finances pour 2012 a au contraire réduit la voilure » au niveau national, « mais l’Etat compte concentrer son effort sur le premier semestre pour limiter la casse avant l’élection présidentielle ». Magnéto Esther :

 

Un lienDeux tables qui ne tournent pas rond

Bon, mis à part les dégâts possibles en cas de confirmation d’une politique de stop-and-go (« Un coup, il y en a ; un coup, y en a plus », disait à Rue89 le responsable de la couveuse Intermade), ça fera toujours des emplois rapidement, et des cotisations chômage en moins… Mais sur deux sujets assez importants (et épineux) pour que tout le monde s’accorde sur la nécessité d’une table ronde sous l’égide de l’Etat, la défense est sérieusement fissurée.

Pour le Grand conseil de la mutualité – où pour résumer ce n’est pas le terrible « l’Etat ne peut pas tout » de Jospin mais « l’Etat ne peut rien » – vous la trouverez dans notre article rapportant également la manifestation de mardi. L’autre table ronde attendue depuis des mois concerne la situation des Roms, ballotés d’expulsions en expulsions, rejetés une partie de la populations et des élus locaux, vivant dans des conditions d’hygiène, de santé catastrophiques, sans parler de la scolarisation erratique des enfants. Pourquoi l’Etat ne réunit-il pas tout le monde ?

 

Militant de Rencontres Tsiganes, Jean-Paul Kopp s’étonne : « on ne conteste pas les expulsions, on ne va pas à l’encontre d’une décision de justice. Ce qu’on dénonce c’est que cela se fasse toujours sans solution ». Quant à la supposée absence de consensus sur l’objectif d’une telle table ronde, il ne comprend pas trop : « il s’agit simplement de trouver des solutions pour l’accueil de ces populations ». Avant de conclure sans illusions : « le problème est que personne ne veut s’en occuper, surtout à quelques mois des élections, dont on se renvoie la balle ».

Julien VINZENT   Marsactu.fr