Section de Gréasque
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Qu’est-ce que « la question sociale » ?

Social ou sociétal, la gauche doit-elle choisir ?, s’interroge Libération sans vraiment questionner les termes du débat. Dans cet article, nous revenons sur cette opposition qui n’est pas seulement une fausse opposition, mais aussi une redoutable hiérarchisation des questions pensées comme prioritaires ou secondaires. De fait, le racisme, le sexisme et l’homophobie sont souvent présentés comme des questions « sociétales » par opposition à « la question sociale », réduite à sa seule dimension économique – sans d’ailleurs que soient prises en compte les dimensions proprement économiques de l’oppression raciste ou hétérosexiste. Ce qui revient, de manière plus ou moins assumée, à reléguer les combats antiracistes, féministes et homosexuels au rang de fronts secondaires, qu’il serait par conséquent avisé de sacrifier à « l’urgence sociale » – et de repousser aux calendes grecques. Plus violemment encore, certains, au sein même de la « gauche de gauche », vont jusqu’à accuser les militant-e-s non-blanc-he- et antiracistes, féministes, homosexuel-le-s et anti-hétérosexistes, de semer la division et la diversion, et de faire le jeu du Capital. C’est à ce gauchisme hétéro- andro- et/ou blanco-centré, ou à sa version social-démocrate incarnée aujourd’hui par la « Gauche populaire », que s’attaque le texte qui suit, en soulignant que les questions raciales et sexuelles, loin d’être distinctes de la question sociale, en sont, au même titre que la question de classe, des composantes essentielles.

Dès la création du Collectif Les mots sont importants, en 1999, l’ethnicisation de la question sociale a été au centre de notre réflexion. Occulter les clivages de classes en mettant l’accent sur les différences culturelles, rendre l’immigration responsable d’un chômage généré en réalité par la rigueur budgétaire et les contraintes de la construction européenne, restreindre les droits des immigrés au nom de la défense de l’identité nationale : autant de stratagèmes qu’il était et qu’il est toujours important de pointer, d’analyser et de combattre.

Mais cette démarche salutaire s’est vite avérée renfermer ses propres pièges. Car les questions dites ethniques ne sont pas seulement des opérations de diversion : elles existent bel et bien, même si ce n’est pas sous la forme dépolitisée ou stigmatisante qu’on retrouve dans les débats publics. Il y a bien une question raciale, qui n’est ni la criminalité des immigrés, ni le séparatisme ethnique dans les banlieues, mais la discrimination subie par leurs habitant-e-s – une discrimination que la classe politique et les grands médias entretiennent en ethnicisant lesdit-e-s habitant-e-s.

Le mot diversion est donc lui-même un mot piégé, car il implique toujours le risque d’introduire une hiérarchie entre la question sociale, identifiée à la seule question de classe, et les autres questions – de race, de genre, de sexualité – considérées comme simplement « sociétales ».

Des questions secondaires ?

Or, ces dernières sont loin d’être secondaires. D’abord parce que la domination de classe elle-même ne cesse de recourir aux subterfuges de la pensée raciste et sexiste : pour stigmatiser les « jeunes de banlieues » et les faire taire, l’héritage colonial a fourni son vocabulaire (sauvageons ou racailles) et ses dispositifs d’exception (forces de l’ordre spéciales et couvre-feu), et l’invention d’un problème du voile à l’école, construit de toutes pièces au printemps 2003, a permis de mettre un terme définitif à la révolte contre la réforme des retraites. De même, c’est une rhétorique viriliste qui est mobilisée pour faire passer la soumission aux intérêts des plus riches pour du courage politique.

Il est vrai que nos élites savent aussi adopter le langage de l’antiracisme et de l’antisexisme : c’est par exemple au nom de l’antiracisme que le Non au référendum sur le Traité européen, réduit à un simple repli nationaliste, a été disqualifié, et on ne compte plus les féministes les plus intransigeant-e-s dès que pointe un foulard islamique ou, plus largement, dès qu’il s’agit de dénoncer le sexisme des « jeunes de banlieue ».

Faut-il en conclure, comme le fait par exemple Walter Benn Michaels dans un pamphlet caricatural et au fond assez odieux [1], que ces élites sont soudainement devenues antiracistes et antisexistes ? Que ces causes sont tout à coup devenues légitimes, intégrées par un système disposé à céder sur les fronts secondaires pour sauver l’essentiel : la domination économique et sociale ?

Le croire serait aussi naïf que de penser que la classe dirigeante, lorsqu’elle se penche sur les « quartiers difficiles » pour y promouvoir la « mixité sociale » et la « citoyenneté », est désormais résolue à lutter contre la pauvreté. Nulle hiérarchie ne peut en fait être établie entre un front principal, le front de classe, sur lequel les dominants ne céderaient rien, et des fronts secondaires, les dominations racistes et hétérosexistes, sur lesquels ils seraient prêts à lâcher du lest.

Stratégies de division et alliances opportunistes

Car après tout, s’ils savent adopter des postures antiracistes, féministes et même gay-friendly à des fins de stigmatisation des classes populaires (disqualifiées comme racistes, sexistes et homophobes), la réciproque est tout aussi vraie : les gardiens de l’ordre raciste et hétérosexiste – qui sont souvent mais pas toujours les mêmes que les défenseurs de l’ordre capitaliste – adoptent avec tout autant de facilité une posture et un vocabulaire populiste, ouvriériste voire classiste quand il s’agit de disqualifier le mouvement féministe, les revendications homosexuelles ou les luttes de l’immigration : les unes sont stigmatisées comme des bourgeoises mal baisées, les autres comme des nantis du Marais, les troisièmes comme une « beurgeoisie » bobo terrorisant les pauvres petits-blancs-prolétarisés-qui-votent-FN, et tou-te-s sont accusé-e-s de méconnaître la pauvreté voire de mépriser les pauvres – forcément mâles, blanc et hétérosexuels.

Au mépris de classe déguisé en antiracisme ou en féminisme répond symétriquement ce que Christine Delphy a nommé la haine des femmes déguisée en amour des prolétaires, à quoi il convient d’ajouter la haine du garçon arabe déguisée en féminisme pro « beurette » et la haine de l’immigré déguisée en compassion pour le prolétariat lepénisé, ou à l’inverse – chez un Alain Soral par exemple – la haine des femmes et des Juifs déguisée en amour des Arabes. Bref : le pouvoir manie à la perfection la division et les alliances opportunistes, et aucun groupe dominé ne peut à cet égard se prévaloir d’un traitement de faveur .

Racisme, sexisme, homophobie : des questions socio-économiques 

Si les préoccupations antiracistes et antisexistes ne constituent pas une diversion et un funeste oubli de la question sociale, c’est enfin parce que cette dernière est une totalité complexe où s’intriquent aussi bien la sexualité, le genre et la race que la classe. Si la catégorie des ouvriers, des chômeurs et des précaires est plus féminine que masculine et si les non-blanc-he-s y sont sur-représenté-e-s, si la population la plus aisée est massivement blanche et masculine, c’est bien que l’oppression raciste et sexiste est partie prenante de l’oppression économique. Dissocier la question sociale du racisme et de l’hétérosexisme, réduits au rang de questions sociétales, n’a donc aucun sens.

 

 

par Pierre Tevanian, Sylvie Tissot
24 décembre 2012

P.-S. Ce texte est extrait du recueil Les mots sont importants, qui est paru en 2010 aux Éditions Libertalia.

Voir sur le même sujet, l’excellent article de Véronique Dubarry et Stéphane Lavignotte « Le visage du peuple n’est pas seulement celui des hommes blancs de Florange ».

Notes

[1] Cf. aussi Danièle Lochak, « Loi du marché et discrimination ».

Roms : « On ne fait que déplacer le problème » selon des policiers

 Le démantèlement depuis fin juillet 2012 de plusieurs camps de Roms à Lyon, Marseille, Aix-en-Provence, Paris et Lille, à la suite de décisions de justice, a provoqué la polémique à gauche et jusqu’au sein du gouvernement. « Il y avait eu une interruption jusqu’à ce qu’on sache ce que voulait faire le nouveau ministre de l’intérieur », explique un policier spécialiste du sujet. Mediapart a interrogé quatre policiers qui, sous couvert d’anonymat, ont accepté de raconter la façon dont se déroulent ces évacuations et de dire ce qu’ils en pensent. Et leur discours n’est pas si différent de celui des associations.
Evacuation d’un camp à Villeneuve-d’Ascq, le 9 août 2012.Evacuation d’un camp à Villeneuve-d’Ascq, le 9 août 2012.© Reuters/Pascal Rossignol

Dans la carrière d’un CRS, les évacuations de campements de Roms se comptent sur les doigts d’une main. « Droite-gauche, ça ne change pas grand-chose, il n’y en avait pas plus avant, pas plus après le changement de majorité », estime Thomas, après vingt-cinq ans de service. Le 9 août, sa compagnie de CRS a été rassemblée vers 4 heures du matin, direction deux campements de Roms de l’agglomération lilloise. « On nous a donné la destination à la dernière minute, explique-t-il. Par contre, à notre arrivée, le camp était déjà au courant et les associations s’attendaient à notre visite. »

Ce jour-là, deux compagnies républicaines de sécurité, soit quelque 150 fonctionnaires, sont mobilisées pour « boucler » et « sécuriser » le périmètre, d’abord à Lille-Hellemmes, puis à quelques centaines de mètres de là, sur la commune de Villeneuve-d’Ascq. Leur rôle est d’empêcher toute entrée ou sortie du campement jusqu’à ce les agents de sécurité publique et de la police aux frontières (PAF) aient contrôlé et recensé l’ensemble des personnes présentes dans les caravanes et abris de fortune. 

Aux yeux des CRS, l’opération, finie vers midi, s’est « bien déroulée », les gens « prévenus », se montrant « coopératifs ». « Ce n’était pas tendu comme mission, malheureusement ce sont de pauvres gens, qui vivent dans un état d’insalubrité totale, avec les rats, dit Thomas. Mais il faut bien prendre en compte les nuisances causées pour les riverains. » « Il n’y a pas eu de bousculade, c’était plutôt bon enfant, relate Pierre, un autre CRS présent. De toutes façons, on ne nous demande pas notre avis, c’est comme lorsqu’on disperse une manifestation où les gens défendent leur emploi. Mais, quand on voit leur misère, c’est plus triste qu’autre chose. Il faut bien qu’ils vivent, ces gens-là.» 

En fait, il trouve tout cela un peu disproportionné. « Deux compagnies, sans compter les effectifs de la sécurité publique et de la PAF, c’est énorme par rapport au nombre de gens qu’on a trouvé sur place (une trentaine de caravanes à Lille-Hellemmes, le premier campement évacué, et moins dans le second, plus petit) », remarque-t-il. 

Et peste contre la médiatisation de l’opération. « Quand on est arrivés vers 6 heures du matin, tout le monde était déjà présent : les associations qui nous ont filmés, le directeur départemental de la sécurité, un représentant du préfet, la presse locale et même quelques télés nationales, dit Pierre. Les gens nous attendaient en dehors de leurs caravanes et il n’y avait plus de véhicule roulant. Alors qu’on aurait pu faire le travail correctement et sans soulever l’opinion publique. Si on décide d’aller sur un camp de manouches et qu’on commence à prévenir les gens, forcément tous ceux qui ont un problème avec la loi ou sont recherchés ne seront plus présents. C’est un coup d’épée dans l’eau ! »

« On va avoir de nouvelles plaintes ailleurs »

Les deux CRS, tout comme un autre policier de la sécurité publique, sont d’accord : « C’est comme d’habitude, on n’a fait que déplacer le problème. » Des garages privés, réquisitionnés, ont tracté la plupart des caravanes vers la fourrière. Les rares qui pouvaient rouler ont été restituées à leurs propriétaires.

Selon le policier local, « les familles se sont éparpillées, quelques-unes à la Haute Borne (un quartier de Villeneuve-d’Ascq abritant un parc scientifique où d’autres familles de Roms étaient déjà présentes), d’autres le long d’une voie ferrée clôturée à Lille-Hellemmes ». Selon l’un des CRS, plusieurs familles ont également pris la direction de Carvin, à une vingtaine de kilomètres de Lille et dans le département voisin du Pas-de-Calais. En convoi encadré par des motos de la police « parce vu l’état de leurs caravanes, sur l’autoroute… ».  

« On nous demande de les évacuer, mais personne n’est prêt à les accueillir sur son département, assène Pierre. Le problème n’est donc pas réglé, on n’a fait que mettre de la poudre aux yeux. » « Peut-être que dans deux ans, je referai le même travail avec les mêmes personnes », remarque Thomas. 

Le policier de la sécurité publique s’attend lui à « de nouvelles plaintes ailleurs ». A l’en croire, les policiers locaux interviennent cependant peu sur les campements : « Ça nous est arrivé pour des nuisances à la fumée, le bruit et quelques interpellations en flagrant délit sur des vols à la roulotte, mais c’est toujours compliqué pour nous d’aller sur le site, explique-t-il. Je pense qu’ils volent par nécessité. Ce sont surtout des GPS, des ordinateurs portables ou autres laissés en vue à l’intérieur des véhicules. » Selon ce policier, l’évacuation du campement de Lilles-Hellemmes le 9 août « n’est pas sans lien » avec l’inauguration du Grand Stade, tout proche, qui a eu lieu le 17 août. « Le visage que la métropole voulait offrir n’était pas forcément celui-là », dit-il. 

L’éparpillement des familles peut parfois déranger des enquêtes en cours sur des réseaux de délinquance organisée. Mais ces derniers ne concernent que quelques campements, minoritaires, selon un policier appartenant à un service d’investigation. « Si nous faisons une investigation importante, nous essayons d’être présents lors des démantèlements pour savoir où ils se déplacent, explique-t-il. Nous sommes en étroite liaison avec les services locaux pour connaître les délais et s’adapter. Mais nous n’allons pas empêcher une évacuation, parce qu’une enquête est en cours. »

En fait, note-t-il, tout dépend des objectifs des évacuations de campements : « Si on est dans une logique où on veut reloger les gens, les scolariser, chercher à les intégrer, il faut obligatoirement négocier avec eux auparavant, ne serait-ce que pour savoir combien souhaitent être relogés. » Un point crucial sur lequel la réunion interministérielle sur les Roms, prévue mercredi 22 août et qui sera présidée par le premier ministre Jean-Marc Ayrault, devra trancher.

 

20 août 2012 | Par Louise Fessard  Mediapart

Roms: Cécile Duflot rappelle la position du gouvernement pour une «politique durable et humaine»

 

SOCIÉTÉ – La ministre du Logement répond ainsi aux critiques qui se sont élevées après les démantèlements de camps la semaine dernière…

Après avoir critiqué en creux Manuel Valls en affirmant que «démanteler des camps (de Roms) sans solutions, c’est mettre les gens dans une précarité encore plus grande», Cécile Duflot tempère son message ce vendredi et rappelle la position du gouvernement pour venir en aide aux Roms.

Dans une tribune publiée dans Libération [article accessible aux abonné], la ministre du Logement pointe plutôt les défaillances du précédent gouvernement qui s’est «détourné» du «devoir et de l’obligation» de «leur offrir une vie meilleure». «Au démantèlement des camps», le gouvernement Fillon «ajoutait des reconduites à la frontière sur le territoire même de l’Union européenne», estime Cécile Duflot.  Et la ministre d’insister: «Stigmatiser sur une base ethnique une population déjà discriminée et expulser, dans une absurde et coûteuse logique d’objectifs chiffrés – comme l’a fait le précédent gouvernement – est non seulement honteux, c’est aussi inefficace.»

«Mettre en place une politique d’avenir»

L’ex-chef d’EELV plaide au contraire pour «une politique durable, humaine, efficace et exemplaire», ce qui «était le sens de l’engagement du candidat François Hollande». La ministre du Logement assure ainsi que «à la suite des décisions de justice» [concernant les expulsions de camps], «nous recensons les terrains et locaux disponibles immédiatement dans les départements qui sont en premier lieu concernés».

«Nous avons la possibilité, dans les semaines et mois à venir, de mettre en place une politique d’avenir pour les Roms en France, qui sera exemplaire en Europe», poursuit-elle.

La ministre répond ainsi aux vives critiques qui se sont élevées après l’évacuation de camps à Lille (Nord) et Lyon (Rhône) la semaine dernière. Les associations avaient même dénoncé une «expulsion déguisée» après le décollage pour la Roumanie de dizaines de Roms bénéficiant de l’Aide au retour. Mais Cécile Duflot précise aussi son propre jugement: la veille, elle avait dénoncé les démantèlements  de camps effectués sans qu’une solution préalable de relogement ait été trouvée.

E.O. 20 minutes fr

Délire tragique de Mohamed Merah : six questions essentielles

L’ensemble de l’Occident a suivi avec angoisse la traque du tueur fou de Toulouse. Même à plusieurs milliers de kilomètres du lieu du drame, les gens ont fait preuve d’intérêt et d’empathie. Et maintenant que Mohamed Merah est mort, les questions fusent. De tout ce que j’ai lu et entendu, dans la rue, sur Twitter, sur Facebook, dans les journaux français, néerlandais, britaniques, américains ou belges, il y a des questions qui reviennent, même si c’est parfois de façon implicite. J’ai décidé d’en faire la liste, et cela donne six questions précises que j’aimerais qu’on pose.

1

. L’échec de l’opération de police est-elle imputable à Claude Guéant et Nicolas Sarkozy ?

On a tous plus ou moins suivi (avait-on le choix ?) le siège de l’appartement de Mohamed Merah, qui s’est soldé par plusieurs blessés parmi les policiers et la mort du tueur. On nous avait promis qu’il serait capturé vivant afin d’offrir un vrai procès à ses victimes et à leurs familles, et comme très souvent en France dans ce genre de situation on se demande s’il n’existe pas une règle non-écrite d’exécution extra-judiciaire.

 

Ou bien, comme se le demande un expert israélien, si la police française et notre cher ministre ont fait leur travail correctement. Lior Lotan, des forces spéciales israéliennes, a écrit dans le Yediot Aharonot: « L’objectif n’était pas compliqué: un appartement résidentiel, un seul fugitif, pas d’explosifs, pas d’otages, dans un endroit qui n’est pas en territoire ennemi ou un champ de bataille, mais un endroit où les forces de sécurité peuvent se déployer comme elles le souhaitent. Ou bien il y a eu un problème de préparation, ou ils ont dû entrer en action avant d’avoir fini les préparations. »

 

Alec Ron, autrefois à la tête d’une unité commando de la police israélienne, a ainsi qualifié à la radio publique israélienne que l’opération pouvait être caractérisée par « une grande confusion et un manque de professionalisme ». « La technologie existe, et cela aurait pu être effectué totalement différemment. […] Je ne comprends pas qu’on ait attendu 30 heures. Je ne comprends pas qu’ils n’aient pas eu le travail de renseignement nécessaire. […] Une leçon que les Français vont devoir apprendre, est la conséquence que le fait que Mohamed Merah était sur les listes de surveillance françaises et américaines, qu’il était sur la liste noire pour entrer en territoire américain, n’a pas suffit à prévenir ni la première attaque, ni celles qui ont suivi. Les Français vont devoir faire d’énormes efforts et vont devoir approfondir leur travail de renseignement sur le sol français. »

 

Sachant que Claude Guéant semblait impliqué sur le théâtre des opérations (alors que, comme l’a souligné Éva Joly, ce n’est pas son rôle), je pose cette question : quel est le degré de responsabilité de Claude Guéant, en tant que ministre de l’intérieur et en tant que politique s’affichant sur le terrain, dans ce fiasco ?

 

 

2. Sarkozy ne nous fait-il pas payer une décennie de superflic ?

 

Alors qu’il était encore ministre sous la présidence Chirac, Nicolas Sarkozy s’affichait en premier flic de France. Il promettait de nettoyer les cités au Kärcher™, de terroriser les terroristes, de mettre tous les vilains en prison. Il a supprimé la police de proximité et a réussi à augmenter le désamour qui existait déjà entre le Français de base et la police. Il a institutionnalisé la chasse aux Noirs et aux Arabes dans les quartiers, il a réussi à faire croire aux médias étrangers que les émeutes de 2005 étaient le produit du communautarisme islamiste, alors que c’était justement un soulèvement contre sa politique du pire, son mépris pour ceux qui n’ont pas de Rolex™ à cinquante ans et la stratégie de terreur qu’il avait institué dans les banlieues. (Je n’écris pas cela à la légère, cela fait des années que des chercheurs travaillent sur le sujet.)

 

Élu président, Nicolas Sarkozy n’a aucunement changé sa stratégie. D’après ce qu’on sait pour l’instant, Merah a été suivi par le système judiciaire français, avec comme recommandation des spécialistes qu’il soit sérieusement pris en charge afin de ne pas déraper totalement. Au lieu de cela, il a croupi sans aide aucune en prison où il s’est auto-radicalisé. On peut très bien imaginer que Merah n’aurait pas forcément commencé à tuer des gens s’il avait été aidé par des professionnels au lieu d’être enfermé et laissé à lui-même.

 

Par ailleurs, Nicolas Sarkozy n’a pas manqué de souligner, pendant ces longues années de pouvoir quasi-absolu, qu’il était en charge de tout cela. Il a réorganisé les renseignements français, nommé des amis à lui partout où il est passé. La question me semble donc légitime : quelle est la responsabilité personnelle de Nicolas Sarkozy dans la radicalisation de Merah, l’échec de son intégration à la société française et l’échec relatif des renseignement français ?

 

 

3. Pourquoi Israël et pas l’Algérie ?

 

Quand les soldats français ont été tués, j’ai mis pas mal de temps à comprendre qu’il s’agissait de personnes d’origine allochtones, comme on dit aux Pays-Bas : trois morts d’origine algérienne et un blessé grave d’origine antillaise. Soit. Après tout, un soldat français est un soldat français, peu importe son origine. Ceci dit, il est désormais évident qu’ils ont été tués justement parce qu’ils étaient Arabes ou Noirs : ils ont été tués pour leur origine ethnique, leur meurtre a été motivé par le racisme.

 

Et puis quand l’enseignant et les enfants ont été tués dans l’école juive, il a été tout de suite évident que ces quatres victimes ont été tuées parce qu’elles étaient juives. Tout le monde s’est alors mis à se déclarer juif, à parler d’Israël comme notre allié de toujours. Bien sûr, les Juifs de France peuvent compter sur la compassion du reste du pays : ce sont nos compatriotes, la République a le devoir de garantir leur sécurité.

 

Mais pourquoi n’ai-je entendu personne dire qu’on était tous des Français d’origine algérienne ou des Antillais ? Pourquoi Israël a tenu une place si énorme dans la gestion de ce drame, et pas l’Algérie ou les Antilles ?

 

Que Marine Le Pen condamne cet odieux meurtre de Français parce qu’ils sont juifs l’honore. C’est une surprise agréable de la part du Front National depuis qu’elle y a remplacé son père. Mais pourquoi Marine Le Pen semble préférer condamner les meurtres d’innocents juifs plutôt que d’innocents noirs ou arabes ? Certains Français seraient-ils moins français que les autres ?

 

 

 

4. Si Merah avait tué des homos, aurait-on obtenu le mariage et l’adoption ?

 

Dans son délire de haine, on peut imaginer que Mohamed Merah aurait pu s’en prendre à des Roms ou à des homos. Après tout, après les Arabes, les Noirs et les Juifs, pourquoi pas les Gitans et les pédés ?

 

La haine des autres prend racine dans la haine de soi (la fameuse Selbsthaß des Juifs allemands). Que Mohamed Merah se soit haï pour être né dans la mauvaise famille, dans la mauvaise classe sociale, avec le mauvais nom et la mauvaise gueule dans un pays dont certains responsables politiques pratiquent quotidiennement l’ostracisation de tout ce qui n’est pas homme blanc riche hétérosexuel de droite, cela n’a rien de surprenant. Pour preuve, il s’en est pris directement à des personnes issus de groupes qui étaient parmi les plus attaqués. Donc pourquoi pas des victimes homos, hein ?

 

Vu le culte des victimes « innocentes » auquel se voue Nicolas Sarkozy et ses amis, vu aussi sa créativité législative (« un fait divers, une loi »), si Merah avait assassiné des pédés aurait-on finalement obtenu l’ouverture du mariage civil et de l’adoption aux couples du même sexe par une loi express ?

 

 

5. Pourquoi n’y a-t-il pas eu plus de Mohamed Merah jusqu’à maintenant ?

 

Quand on sait que la majorité des français appartient aux classes populaires, et que leur situation est loin de s’être améliorée pendant les années Sarkozy, pourquoi n’a-t-on pas plus de ces Français qui pètent un plomb et se mettent à massacrer tout le monde ?

 

Vu l’incroyable tsunami de haine et d’exclusion dont sont victimes les Français présumés musulmans (là encore, il va falloir qu’on finisse pas avoir cette discussion sur qui décide de la religion des gens: eux-mêmes ou le pouvoir ?), vu leur nombre, les innombrables humiliations dont ils sont victimes au quotidien, les discriminations auxquelles ils doivent faire face, ça ne vous interpelle pas qu’il n’y ait pas eu plus de terroristes islamistes prêts à tout faire péter ?

 

Quand on pense à tous ces jeunes qui sont systématiquement exclus du monde du travail, harcelés par la police, menés dans des voies de garage par l’Éducation nationale, vu leur jeunesse, leur énergie, leurs frustrations, ça ne vous étonne pas qu’il y en ait finalement si peu qui pètent vraiment les plombs ?

 

Quand on sait l’indigence des prisons françaises, le désespoir et la souffrance qu’elles infligent à ceux qui ont justement besoin d’aide pour échapper à une carrière criminelle ou aux maladies mentales, vous ne trouvez pas que, finalement, on n’a pas tant de tueurs fous en liberté ?

Bref, vu l’état de la France de Nicolas Sarkozy, vous ne trouvez pas que les Français, même les plus désespérés, tiennent quand même mieux le coup que prévu ?

 

 

6. Pourquoi remet-on en cause le multiculturalisme et pas le monoculturalisme ?

 

Cette semaine, nous venons d’entendre pas mal d’attaques contre le multiculturalisme, qui serait à la source de cette série de tueries délirantes.

Alors, pour commencer, j’en avais parlé sur Minorités : la société française est, par essence, multiculturelle. S’il est bien un pays en Europe qui arrive bien à gérer les différences ethniques et religieuses au quotidien, parce que la nation est totalement distincte de l’appartenance ethnique, c’est la France. Comme le rappellent les spécialistes de la question, en particulier Emannuel Todd, c’est une longue tradition de mariage exogame, de relative tolérance religieuse et raciale, qui permet à la France d’être cette nation multiculturelle dont la grandeur dépasse largement sa taille géographique et démographique.

 

Ensuite, s’il est bien un ensemble de pouvoir qui n’est absolument pas multiculturel, c’est bien le système politique et médiatique français : les femmes françaises blanches et riches ont déjà du mal à accéder aux postes importants. Quant aux Français un peu différents, du fait de leur classe sociale, leur couleur de peau, leur origine ethnique, leur orientation sexuelle, leur accent ou leur religion: ils y sont quasiment absents. J’en ai longuement parlé dans Le grand mélange, et quatre ans plus tard la situation est pire encore : même les Rachida Dati et autres Fadela Amara, créatures exotiques de service, ne sont plus au gouvernement pour donner le change.

 

Dans mon nouveau livre qui sort début avril, Marine ne perd pas le Nord, je me demande (entre autres) si un des ressorts essentiels du succès de Madame Le Pen n’est pas justement le sentiment d’exclusion causé par cette culture dominante, qui touche de plus en plus de Français. Cette haine du système touche désormais les « petits blancs » après avoir touché les petits Noirs et les petits Arabes.

 

On ne peux pas dire que le multiculturalisme est au pouvoir. Non. Au contraire, c’est le monoculturalisme qui règne. C’est la culture bling-bling ringarde, raciste, ethnocentrique, vulgaire, autosatisfaite et intolérante de la clique au pouvoir qui règne en maître. Ses victimes sont innombrables, quotidiennes et marquées pour longtemps, et je soupçonne que ce monoculturalisme est la cause de l’ambiance délétère qui règne dans ce pays dès qu’il est question d’altérité et des différences.

 

J’aimerais qu’on commence enfin à se poser la question sérieusement, collectivement : la domination totale du monoculturalisme des élites au pouvoir n’est-elle pas responsable de trop de malheurs dans ce pays, et n’a-t-elle pas eu pour conséquence la mort d’innocents ?

 

par Laurent Chambon – Samedi 24 mars 2012

Laurent Chambon est docteur en sciences politiques, spécialiste des minorités en politique et dans les médias, ancien élu local travailliste à Amsterdam et chercheur en sciences politiques, et est co-fondateur de Minorités.

– Samedi 24 mars 2012  univers.org

Voile intégral : par où en sortir ?

On aimerait qu’aucune femme n’ait jamais l’idée saugrenuede se cacher pour plaire à Dieu.

On aimerait qu’aucun homme n’ait jamais envie de couvrir sa femme, comme une voiture ou un canapé, pour se l’approprier.

On aimerait que ce débat, difficile et compliqué, se déroule dans une époque enchantée, où il n’y aurait ni polémique opportuniste sur l’identité nationale ni vote suisse contre les minarets.

On aimerait vivre dans un monde où il n’existerait ni intégrisme pour nourrir le racisme ni racisme pour nourrir l’intégrisme.

On aimerait…