Section de Gréasque
Section de Gréasque

Un pays debout face à la terreur

Logo Libération

 

Lundi 12 janvier 2015

 Près de 4 millions de personnes ont défilé en France dimanche 11 janvier, scandant «Je suis Charlie» et «On n’a pas peur». A Paris, la foule était si dense que la préfecture a un moment renoncé à compter. Il s’agirait de la plus forte mobilisation jamais enregistrée dans le pays. à Gréasque, un rassemblement avait eu lieu la veille, devant le monument aux morts, où, après un court discours du maire, une minute de silence avait été observée

Un élan magnifique 

EDITORIAL

L’espoir, avec le chagrin, marchait en tête du cortège. Dévastée, en pleurs, fatiguée du tumulte, mais chavirée par une solidarité grande comme la mer, l’équipe deCharlie a marché dans Paris, suivie par plus d’un million et demi de personnes, c’est-à-dire par la République. Elle a cheminé sous les applaudissements d’une population fervente massée sur les trottoirs et les balcons, où l’on voyait, presque à chaque fenêtre, un calicot «Je suis Charlie», une couverture de l’hebdo et même des unes de Libé. Avec elle, les familles des victimes juives du supermarché, les proches des policiers tués et une troupe de journalistes, pour une fois populaires, suivis par quarante chefs d’Etat. La plus grande manifestation depuis la Libération ! Quelque chose d’inouï s’est passé dimanche dans les rues de France. Contre la violence, contre l’obscurantisme, contre la division des communautés, le pays de Voltaire et de Cabu s’est soulevé dans un immense élan civique. La République a été frappée au cœur. Deux jours plus tard, la République est debout.

Les fâcheux disent que les valeurs se perdent, qu’il n’y a plus de transmission, que la société de médias et de marché a décérébré les citoyens, anémié le sens civique, abaissé la démocratie. Mais où ces marcheurs du 11 janvier ont-ils puisé leur motivation, sinon dans les souvenirs de l’école républicaine, dans les leçons de l’actualité, dans les enseignements de l’Histoire ? Qui donc leur a appris tout cela, sinon ces profs qu’on dit découragés, ces éducateurs qu’on dit si peu nombreux, ces élus si décriés, ces journalistes dont on fustige toujours la «bien-pensance» sans comprendre qu’on dénigre dans le même temps les valeurs communes de tolérance et de liberté. On croit les citoyens anesthésiés. Ils viennent de se dresser dans un élan magnifique, comme jamais depuis plus de cinquante ans.

C’est que la compassion pour les victimes n’était pas seule en jeu. En frappant l’équipe de Charlie, en tuant quatre Français juifs, en abattant des policiers, les assassins ont porté atteinte aux fondations de la République, l’expression libre, la protection des minorités et l’acceptation des différences, l’ordre pacifique maintenu par une police républicaine. Chacun a ressenti, au plus profond de lui-même, que tout ce qui le protège, tout ce qui lui assure une vie adulte et responsable, tout ce à quoi il croit a été attaqué par les fanatiques. Marcher pour dire non. Marcher pour être libre.

Le pur diamant de cette journée fraternelle va-t-il s’évanouir comme dans un rêve ? Ceux qui ne croient plus à rien le diront. C’est le contraire qui est vrai. Les fractures ne sont pas seulement dans la réalité, dans la société. Elles sont dans les esprits. La bataille se joue dans les têtes. Eh bien cette mobilisation restera dans les mémoires comme une borne, un amer, un sémaphore démocratique ! Comment la faire fructifier ? C’est tout simple : combattre, tous les jours, ici et maintenant, demain et plus tard, avec force, avec patience, la peste identitaire. Chacun a droit à sa patrie, à sa religion, à sa tradition, à ses racines. Personne n’a le droit de les imposer aux autres. Le principe qui nous réunit le plus, les Français l’ont dit avec force, c’est l’acceptation des différences. Les cinglés du dogme, les exaltés du nationalisme, les adversaires de la Raison sont les fauteurs de trouble. Ils croient défendre leur identité, ils défigurent la République. De leur défaite renaîtra l’espoir.

Par Laurent Joffrin

 

Mennucci demande une commission d’enquête pour le rachat de journaux par Tapie :

L’annonce le 19 décembre du rachat par Bernard Tapie de la Provence et de Nice Matin entre autres, continue à susciter la polémique. Ainsi le député socialiste de Marseille Patrick Mennucci a écrit à Jean-Marc Ayrault pour lui faire part de ses doutes sur les conditions de ces rachats. Et il demande la création d’une commission d’enquête parlementaire.

Dans son courrier, Patrick Mennucci pose toute une série de questions « sur les conditions dans lesquelles cette transaction a pu avoir lieu. »

Il demande notamment comment le groupe Hersant Médias « a pu atteindre un endettement aussi important auprès de 17 banques ? (…) Comment est-il possible que ces prêts aient pu être consentis sans qu’aucune garantie n’ait été prise sur les biens personnels des membres de la famille Hersant, par ailleurs richissime ? »

Et le député socialiste de Marseille de s’interroger, sur la base d’articles parus dans la presse, sur l’administrateur judiciaire en se demandant « si l’ensemble des groupes qui se sont interessés à la reprise de GHM ont été traités également par l’administrateur judiciaire« , lequel selon « des  articles de presse« , « serait lié à Me Lantourne, l’avocat de Bernard  Tapie et de GHM ».

Bref selon Patrick Mennucci, une commission d’enquête parlementaire devrait  se pencher sur d’éventuelles manœuvres qui « limitant la concurrence, ont fait diminuer le prix d’acquisition ».

 « Le cabinet Montebourg a tout fait pour me bloquer »

Ajoutons que Bernard Tapie, dans une interview au Journal du Dimanche, affirme lui qu’il détient un enregistrement audio qui prouve que le ministre du Redressement productif, Arnaud Montebourg, a tenté de s’opposer à son rachat des journaux du pôle sud de Groupe Hersant Médias.

 

le Lundi 24 Décembre 2012  France Info

Rachat par Tapie : ce qu’en pense Jean Noël Guerini

Paru ce matin, sur le blog de Jean Noël Guerini, sa réaction sur le rachat par Bernard Tapie :

« Les propositions de Bernard Tapie pour le rachat du groupe Hersant Medias ont été retenues par le tribunal de commerce de Paris.

Cette décision met un terme à des mois d’interrogations sur l’avenir du quotidien régional.

L’heure n’est pas, aujourd’hui aux supputations sur les intentions cachées qui guideraient ce »retour à Marseille » de Bernard Tapie.

Il s’agit, avant tout, de sauver une entreprise de la liquidation judiciaire et de tout mettre en œuvre pour préserver des centaines d’emplois.

Bernard Tapie effectue un choix courageux alors que le monde de la presse connait une profonde mutation et se cherche un nouveau modèle économique.

Dans un contexte social et dans une ville et une région durement frappées par la crise, « La Provence », pourra, je l’espère, retrouver le chemin du développement.

Le chapitre qui va s’écrire, et les équipes qui vont faire vivre « La Provence », tout en relatant les faits, rien que les faits, auront tout à gagner en donnant une réelle place à la pluralité qui est un des atouts des Bouches du Rhône et de Marseille, dans le cadre d’une déontologie qui doit être une des vertus cardinales du métier de journaliste. »

Groupe Hersant: Bernard Tapie et les démons du Midi

Bernard Tapie, Etienne Mougeotte, François Pinault et leurs alliés se disputent le rachat des quotidiens méridionaux du groupe Hersant. Pourquoi tant de convoitises pour des titres à la santé fragile? Enjeux d’un match où l’ex-patron d’Adidas et de l’OM fait figure de favori.

Groupe Hersant: Bernard Tapie et les démons du Midi
MEDIAS – Qui de Bernard Tapie, d’Etienne Mougeotte et de François Pinault l’emportera ?

afp.com/Jacques Demarthon

Le premier, Bernard Tapie (67 ans), est un touche-à-tout jamais rassasié, une figure dumonde des affaires et de la politique, un flibustier de la finance devenu comédien. Le deuxième, Etienne Mougeotte (72 ans), est un poids lourd de l’univers des médias, un baron de la presse aux traits parcheminés, le dernier des Mohicans d’une génération de journalistes inoxydables. Tapie le bulldozer contre Mougeotte le chanoine! C’est l’affiche prometteuse d’un choc annoncé sur les bords de la Méditerranée, où ces deux hommes s’affrontent autour de la reprise du groupe de presse qui ceinture la région: de Nice à Bastia, de Marseille à Monaco. Pour pimenter encore cette confrontation, médiatico-politique et aux multiples enjeux, un troisième homme a fait son apparition: l’industriel et propriétaire de l’hebdomadaire Le Point, François Pinault.

Mais quelle est donc la raison de ce soudain emballement? Tout bonnement, la perspective d’une vente en bloc de plusieurs bastions de la presse quotidienne régionale française, parmi lesquels deux institutions, La Provence et Nice-Matin. Qui aurait imaginé, voilà seulement quelques mois, que ces journaux, à l’état de santé fragile, déclencheraient de tels appétits? Qui aurait pu penser qu’il y avait encore en France des hommes suffisamment intrépides- ou inconscients? – pour vouloirrafler, sur fond de crise du lectorat et de la publicité, un chapelet de titres nichés au coeur d’un groupe au bord du collapsus industriel et financier? En l’occurrence, les vestiges du groupe Hersant, mené aujourd’hui par le dernier du nom, Philippe Hersant.

L’histoire de cette dynastie semble maudite, car, seize ans après la disparition du fondateur, Robert Hersant, et la dilapidation d’un empire de journaux vendu à l’encan, le fils du célèbre « papivore » risque à son tour la banqueroute. Avec 6000 salariés (dont 4000 pour la seule région Paca) et 700 millions d’euros de chiffres d’affaires, Groupe Hersant Média (GHM) affiche une perte colossale de 261 millions d’euros!

Chaque jour, la menace du dépôt de bilan se rapproche

Depuis l’été, c’est cette ardoise qui est au coeur d’intenses tractations. Elles opposent un pool d’établissements bancaires (17 au total), emmené par BNP Paribas, Natixis et la Société générale, à l’industriel, sommé de trouver d’ici au 8 décembre – date limite de dépôt des offres de reprise – une issue à cette crise. C’est aussi un groupe plombé par une dette de 210 millions d’euros, que négocient pied à pied les deux principaux candidats repreneurs avec les créanciers, remontés contrele propriétaire, Philippe Hersant, et sa gestion.

Le temps presse. Chaque jour qui passe, en effet, voit la menace d’un dépôt de bilan se rapprocher. Le risque d’un effondrement de l’entreprise est tel que l’Elysée – inquiet de la déflagration qu’entraînerait sa chute dans cette région – suit le dossier de près. L’affaire est devant le Comité interministériel de restructuration industrielle (Ciri) depuis cet été. Philippe Hersant n’oubliera jamais son tout premier contact, au coeur du mois de juillet, avec les équipes du ministre du Redressement productif, Arnaud Montebourg. Dans un climat d’extrêmetension, il s’est vu sommer decéder son entreprise pour 1 euro symbolique en échange de l’effacement de sa créance. A l’Elysée, on est alors convaincu que l’héritier sera bientôt à terre et que son groupe tombera comme un fruit mûr.

Acculé, Philippe Hersant sort KO debout de cette réunion. Il sait que se joue l’histoire de sa vie. Il va se démener tout l’été afin de reprendre la main. Il dégraisse son groupe, se débarrasse des foyers de perte, orchestrant notamment la vente des deux poids morts que sont les pôles Paris-Normandie et Champagne-Ardenne. Dans le même temps, nouant discrètement et demanière très habile des premiers contacts avec Bernard Tapie – par l’entremise de leur avocat commun, Maurice Lantourne – il prend Arnaud Montebourg et l’Elysée de vitesse.

Le 22 novembre, Philippe Hersant et l’ancien patron de l’OM se retrouvent ainsi à Bercy face à une brochette de cols blancs du Ciriet de représentants des banques. Le ton est alors tout autre. Bernard Tapie n’y va pas par quatre chemins: il s’engage à reprendre 20% de la dette du groupe (à hauteur de 50 millions d’euros) et à investir, dans une seconde phase, entre 55 et 60 millions d’euros. Si BNP Paribas espérait un effort plus important, la totalité des autres établissements bancaires valident ce plan qui les contraint à abandonner 150 millions d’euros de créances. Pour l’ancien ministre de la Ville, l’objectif est clair: il s’agit non seulement de mettre la main sur La Provence et la Sapo – la société éditrice de Nice-Matin, Var-Matin, Corse-Matin et Monaco-Matin -, mais aussi de capter la pépite du groupe Hersant, à savoir les journaux du pôle France-Antilles. « Tapivore! » S’il aboutissait dans les jours qui viennent, l’homme d’affaires réaliserait un coup spectaculaire. Quant à Philippe Hersant, il pourrait s’estimer miraculé. Désendetté et remis à flot, l’héritier serait assuré de conserver un pied solide dans le nouvel ensemble.

Les chiffres devraient inciter les repreneurs à la prudence

« Mais que va donc faire Tapie dans cette galère? » s’interrogent nombre d’observateurs. De quoi parle-t-on, en effet? Les ventes cumulées de ce groupe de journaux dépassent à peine 350 000 exemplaires. Quant aux résultats financiers, d’une opacité parfois troublante, même pour les banques, ils inciteraient plus d’un repreneur à la prudence: en 2011, la Sapo a réalisé un chiffre d’affaires de 100 millions d’euros pour un bénéfice de moins de 1,2 million. Quant au vaisseau amiral, La Provence, son influence sur la Canebière est inversement proportionnelle à sa puissance: le titre adégagé 5 millions d’euros de résultat en 2011, pour un chiffre d’affaires de 80 millions.

Tapie ou Mougeotte? La peste ou le choléra!

Rien qui ne décourage Tapie ni son rival, Etienne Mougeotte. Face à l’axe Tapie-Hersant, l’homme depresse fourbit ses arguments, en vue du rendez-vous du 8 décembre. S’appuyant sur l’un de ses vieux complices d’Europe 1 et de TF1, le journaliste Charles Villeneuve, et sur les conseils d’un banquier, l’ancien président du Crédit Lyonnais, Jean Peyrelevade, l’ex-patron du Figaro – quotidien dont il a été évincé cet été – s’est associé à une figure des milieux d’affaires franco-libanais, Iskandar Safa (voir l’encadré). Ce trio se dit prêt à injecter entre 50 et 70 millions d’euros dans l’aventure. Habitué au combat (il a fait ses premières armes dans les rangs del’Unef, en 1968!), l’ancien n° 2 de « La Une » résistera-t-il à l’offensive d’un Tapie décidé à revenir au premier plan? Rien n’est moins sûr. Car même si l’ancien propriétaire d’Adidas s’en défend publiquement, la prise de contrôle de ce groupe de presse répond à une stratégie longuement mûrie, où la politique occupe une place clef. Très attaché à la cité phocéenne, l’homme d’affaires convoiterait tout simplement la mairie. A moins de deux ans des élections municipales, ce parachutage sur La Provence a donc de quoi mettre le landerneau marseillais en émoi.

Bernard Tapie ou Etienne Mougeotte? La peste ou le choléra! C’est en substance, résumé de manière brutale, le sentiment de l’Elysée, qui observe ce mano a mano avec circonspection. L’entourage du chef de l’Etat ne s’en cache pas: François Hollande, qui fait du sauvetage du groupe de presse une priorité, ne porte aucun de ces deux hommes dans son coeur. Le premier est à ses yeux le symbole exécré de l’affairisme en politique. Quant au second, il ne lui a jamais vraiment pardonné d’avoir fait la campagne de Nicolas Sarkozy dans Le Figaro. Aussi a-t-il approuvé sans bruit la décision de Serge Dassault de décapiter son lieutenant en signe d’apaisement, le 12 juillet dernier.

Est-ce pour cette raison que François Hollande verrait d’un bon oeil l’arrivée dans l’arène d’un troisième gladiateur? Dès cet été, ses émissaires se sont mis enquête d’un repreneur ami. C’est ainsi qu’avec le soutien de BNP Paribas, qui ne veut pas d’une solution Tapie, Arnaud Montebourg a tenté ces tout derniers jours d’emmener Fiducial dans l’aventure. L’arme anti-Tapie? Le ministre connaît bien cette société depuis qu’il a encouragé, cet été, la reprise par ce groupe français d’expertise-comptable et de services aux entreprises de la société de gardiennage, Neo Security. C’est ainsi, également, que le cabinet du chef de l’Etat a sollicité François Pinault. Homme d’influence et fidèle de Jacques Chirac, le milliardaire entretient d’excellents rapports avec le locataire de l’Elysée, en compagnie duquel il a dîné à plusieurs reprises, par l’entremise de son ami Jean-Pierre Jouyet, nouveau directeur général de la Caisse des dépôts. Cette relation s’est consolidée durant la campagne présidentielle; plus précisément, au lendemain même du meeting de François Hollande au Bourget. Ce jour-là, l’industriel a laissé un message de félicitations sur le portable du candidat et, depuis, a fait en sorte que l’on sache partout qu’il avait voté pour lui.

Pinault à Tapie: « Je ne suis pas intéressé »

François Pinault, qui n’a pas oublié que la politique est faite de menus services, se lancera- t-il pour autant dans la bagarre? Le 22 novembre, inquiet de cette rumeur persistante, Bernard Tapie a téléphoné, en présence de Philippe Hersant, à l’intéressé, pour en avoir le coeur net: « Si tu y vas, je jette l’éponge », lui a-t-il dit. La réponse du Breton se serait voulue claire: « Je ne suis pas intéressé ». Toujours circonspect à l’égard des propos de l’industriel, qui a regardé et étudié le dossier de très près, Bernard Tapie l’a rappelé au début de la semaine dernière. Cette fois encore, Pinault aurait balayé l’hypothèse d’un revers de main, expliquant que c’était le patron de la rédaction et le PDG du Point, Franz-Olivier Giesbert et Cyril Duval,qui « s’agitaient dans Paris ».

François Pinault dit-il vrai ou avance-t-il masqué? Sur les bords de la Canebière, dans les étages de La Provence, les pronostics vont bon train. Dans la dernière ligne droite, Bernard Tapie et son allié semblaient se rapprocher un peu plus du but. Mougeotte le sait, lui qui a vu Tapie apprendre les règles du poker à l’ancien PDG de TF1, Patrick Le Lay: quand cet homme tient les bonnes cartes en main, il est imbattable.

 

Par , publié dans Express.fr le 04/12/2012 à 17:15

Des élus marseillais inquiets de l’avenir de La Provence

Marsactu.fr  Par Benoît Gilles, le 4 décembre 2012

Alors que les offres se multiplient concernant le rachat de tout ou partie du pôle sud du groupe Hersant médias, des élus marseillais de gauche et de droite s’inquiètent de l’avenir de La Provence et d’un éventuel plan social. De Nice à Marseille, les salariés ne sont pas franchement rassurés.

BG

Jusque-là, le bal des prétendants autour du pôle sud du groupe Hersant n’avait pas l’air d’inquiéter la classe politique locale. Epouvantail Tapie ou pas, voilà que plusieurs députés sortent du bois et interpellent le gouvernement sur l’avenir des journaux du groupe (Nice Matin, Corse Matin, Var Matin et La Provence). Par voie de communiqué, les députés UMP (ou Rassemblement UMP) Valérie Boyer et Guy Teissier ont annoncé qu’ils avaient écrit au premier ministre, Jean-Marc Ayrault pour que l’Etat « exerce une vigilance extrême sur les conditions de ces transactions ». Leur inquiétude concerne les négociations en cours et le niveau de transparence dans laquelle celles-ci se réalisent. Les deux élus ne détaillent pas les offres en cours et évitent de citer celle de Bernard Tapie à qui on prête une stratégie à trois bandes : aider Hersant à garder son pôle presse en injectant 50 millions en cash, s’offrir La Provence et entrer en lice lors des prochaines élections municipales.

Mennucci pointe Tapie

Tout aussi réactif, le député socialiste Patrick Mennucci a publié un communiqué dans lequel il attaque bille en tête l’offre Tapie : « Contrairement à ce qu’un financier comme Bernard Tapie peut croire, l’information n’est pas une marchandise comme une autre. Elle doit rester indépendante, ne pas être au service d’un homme et de ses ambitions ». Au passage, il en profite pour caresser les personnels (et journalistes) de La Provence dans le sens du poil : « J’apporte donc tout mon soutien aux personnels des journaux du groupe Hersant, particulièrement à ceux de « La Provence » qui ont su maintenir en bonne santé leur entreprise ». Les syndicats de La Provence ont publié ces derniers jours plusieurs communiqués pour défendre leur titre. La rédaction est à l’origine d’un « collectif de vigilance » pour défendre la bonne santé de leur entreprise.

Identité commune

En interne, les salariés vivent dans l’angoisse. Plusieurs assemblées générales ont eu lieu la semaine dernière. « La création du comité de vigilance est une démarche sympathique notamment par rapport aux horreurs qu’on peut lire dans la presse ces derniers temps, note un journaliste sous couvert d’anonymat. Mais ce qui nous inquiète vraiment, c’est la position des banques concernant la dette et la possible vente en appartements. Nice Matin, c’est quand même 3000 salariés ».

Du côté de Nice Matin, justement, les syndicats sont tout aussi inquiets concernant l’avenir du groupe d’autant plus qu’ils ont connu plusieurs conflits sociaux durs avec l’actionnaire principal. Pour eux, le départ d’Hersant ne serait pas forcément une mauvaise nouvelle. « Nous n’avons pas de jugement a priori concernant les offres évoquées dans la presse, note Jean-François Roubaud, délégué SNJ. Ce qui nous importe c’est l’avenir de l’ensemble composé par Nice Matin, Var Matin et Corse Matin qui ont une identité commune. D’autant plus que nous avons une histoire particulière. Aujourd’hui encore, les salariés sont propriétaires à 50% de la boîte ». La visite de l’actionnaire principal vendredi dans les journaux du groupe n’a été assortie d’aucune communication aux personnels.

Montebourg alerté

Le cabinet de Montebourg s’active en coulisse pour que d’autres offres que celle de Tapie arrivent sur le bureau de l’administrateur judiciaire Stéphane Thévenot avant le 8 décembre, date à laquelle le tribunal de commerce de Paris devrait se prononcer. A moins que les deux banques principales, Natixis et BNP qui sont sur une position « Tout Sauf Tapie » négocient un délai supplémentaire.

Pour l’heure, seul ce dernier a fait une offre globale au côté de la famille Hersant. L’homme d’affaire franco-libanais Iskandar Safa, appuyé par Etienne Mougeotte, s’intéresserait au pôle Nice Matin, un fonds d’investissement américain, Open Gate Capital, a formulé une offre pour l’ensemble du pôle sud, associé à l’ancien patron de 20 minutes Pierre-Jean Bozo. D’autres acteurs feraient chauffer les business plans.

Notre-Dame-des-Landes : un projet de 1967 pour répondre aux défis de notre temps

Blog de le nov 24, 2012

Notre-Dame-des-Landes : un projet de 1967 pour répondre aux défis de notre temps

Bon, c’en est assez. Moi ça me fait peine. Beaucoup trop de contre-vérités sont énoncées quotidiennement sur l’affaire d’Aéroport Grand-Ouest, appelé vulgairement NDDL par les supporters de la bande de squatteurs basanés polygames crypto-anarchistes néo-staliniens qui ne se lavent même pas tous les jours. Il est peut-être temps de prendre UN PEU de hauteur, de dépassionner le débat, et de ramener UN PEU de sérieux sur ce sujet de haute voltige.

;

Un peu d’histoire(s)

Le site de Notre-Dame-Des-Landes fut choisi en 1967 (selon les normes européennes environnementales et de préservation de la biodiversité qui devaient à l’époque déjà probablement être les mêmes qu’aujourd’hui) par le Service technique des bases aériennes, puis validé en 1970 par le Comité Interministériel d’Aménagement du Territoire pour remplacer le “déjà” actuel aéroport de “Nantes Atlantique” notamment pour y développer le fret, et aussi un peu pour pouvoir accueillir fièrement le tout nouveau Concorde. Mais si, vous savez, cet avion qui a eu un petit souci le 25 juillet 2000, tuant 113 personnes, et qui ressemblait à un burn-out de cigogne sous extasy avec une paire de Ray-Ban.

S’il semble aujourd’hui – mais je m’avance un peu peut-être – que le projet n’accueillera finalement pas le Concorde, dès mai 1967, les autochtones du crû les plus civilisés pouvaient déchiffrer dans la presse locale avec leurs quelques rudiments de langue française que “La métropole Nantes-Saint Nazaire pourrait devenir le Rotterdam aérien de l’Europe par la création d’un aéroport international de fret au nord de la Loire”. Les hommes politiques et leurs experts avaient parlé. Et tout le monde sait ça, ils tiennent toujours leurs promesses.

En 1971, une vague histoire de choc pétrolier mit semble-t-il un peu de sable d’embargo de pays arabes de l’OPEP dans le moteur du projet de nouvel Aéroport à Notre-Dame-Des-Landes. Enfin, comme ces problèmes de pétrole sont définitivement derrière nous, ne vous inquiétez pas, l’histoire peut reprendre son cours.

Après ces quelques années de trafic stagnant, dans les années 80 la CCI qui gérait Nantes Atlantique posa la question totalement saugrenue de construire une nouvelle piste perpendiculaire à l’existante, qui eu permis aux avions de ne plus survoler Nantes. C’était sans compter sur l’avis du Conseil général de l’époque qui considéra qu’importaient peu trajectoires rectilignes, sens des vents dominants, et beaucoup moins de nuisances sonores sur la population : “Faisons au plus simple, de toutes façons, après, il y aura Notre Dame des Landes”.

La solution retenue par les experts fut donc de prolonger la piste existante, très mal orientée selon les pilotes et par voie de conséquence selon les riverains qui ne comprennent décidément rien aux expertises des experts agrées par des hommes politiques experts dans l’art d’agréer les experts des expertises.

Les mêmes experts de prévisions de trafic de l’époque annonçaient donc entre 5 et 9 millions de passagers pour l’an 2000, et comme vous l’avez compris puisqu’ils ne se trompent jamais, l’aéroport de Nantes Atlantique en accueille aujourd’hui 3,2 millions par an.

Heureusement, en 2000, sous le gouvernement Jospin, parce qu’on peut être de gauche et moderne, le projet ressortit enfin des cartons.

Mieux qu’un aéroport de fret, un aéroport international ! Il remplacerait partiellement l’existant restant en fonctionnement pour la société Airbus, qui heureusement pour les riverains ne fait jamais décoller d’avion. Quel rêve merveilleux pour les hommes politiques locaux de s’imaginer accueillir à bras fiscaux ouverts les hommes d’affaires du monde entier apportant la croissance et la mondialisation dans leurs valises en descendant de gros aéronefs sur deux pistes neuves ! Et quel argumentaire économique merveilleux pour un programme de réélection à un mandat local ! Faire décoller et atterrir des avions c’est un peu magique non, vous ne trouvez-pas ?

L’actuel aéroport de Nantes Atlantique .

La France compte plus de 156 aéroports, contre 44 en Allemagne et 43 en Grande-Bretagne. S’il faut bien qu’on les batte sur quelque chose, c’est fait.

L’aéroport actuel de Nantes-Atlantique s’étend sur 320 hectares. Sa piste mesure 2.900 mètres par 45 mètres, et a été bétonnée en 1939, parce que l’herbe, c’est quand même plus pratique pour jouer au golf que pour faire atterrir mamie qui rentre des Seychelles. Cette piste permettrait d’absorber 35 avions par heure, même s’il n’y en a que 10 à 12 actuellement, mais c’est un argument de gauchiste en tongs pas rasé.

Le décret n° 2001-705 du 31/07/2001 a inscrit l’aéroport de Nantes Atlantique parmi ceux sur lesquels l’Autorité de Contrôle des Nuisances Sonores Aéroportuaires (ACNUSA) a des compétences élargies (10 aéroports en France). Traduction : il casse les oreilles à 42 000 personnes, mais comme le nouvel aéroport va arriver, on ne va surtout pas construire une nouvelle piste orientée correctement, ni même régler les questions de gestion du trafic aérien.

Forcément, il a toujours un collectif de crypto-anarchistes pilotes de lignes doutant de la pertinence du projet de Notre-Dame-des-Landes pour affirmer que “30 % des avions qui survolent le centre-ville pourraient l’éviter en passant par le sud de l’agglomération”. Comment croire Thierry Masson, cet officier-pilote de ligne de 50 ans basé à Nantes qui a tout du conspirationniste notoire quand il déclare : “Deux tiers du trafic transitent par le sud-est de l’agglomération. J’aimerais bien savoir pourquoi, en arrivant de Limoges, de Poitiers ou de Bordeaux, il faut faire un détour par le nord-est de l’agglomération et survoler le centre de Nantes

Par sa superficie, Nantes-Atlantique a déjà la dimension d’un aéroport international.

En 2011, pour 60 800 mouvements (les décollages/atterrissages sont un peu les pompes/abdos du contrôleur aérien) l’aéroport à reçu 3,2 millions de passagers.

Sa surface est moitié de celle de l’aéroport de Londres-Gatwick, qui, par comparaison, assure 280 000 mouvements par an et reçoit 31 millions de passagers, et quasi-égale à celle de l’aéroport de San Diego, en Californie (USA) qui voit passer annuellement 223 000 mouvements et achemine 17 millions de passagers. L’aéroport de Genève, qui ne possède qu’une seule piste, accueille 10 millions de passagers par an, 170 000 mouvements d’avions, et occupe 340 hectares.

En fait, ce qui sature un aéroport ce n’est pas le nombre de passagers mais bien évidemment le nombre de décollages/atterrissages, et sur ce point Nantes Atlantique est passé de 54 858 mouvements en 2007 à 60 800 mouvements en 2011. En suivant cette courbe, Nantes Atlantique devrait atteindre les 200 000 mouvements en 2750 après la troisième apocalypse, quand Nantes sera devenue la capitale du monde.

Du coup, Nantes-Atlantique a reçu le trophée ERA Award 2011-2012 du meilleur aéroport européen, ce qui est donc une excellente raison pour en construire un nouveau.

Cerise on the cup-cake, il y a donc une usine Airbus en bordure de la piste de Nantes-Atlantique qui emploie 2300 salariés à la fabrication notamment des radômes (extrémités avant des avions) et des caissons centraux de voilure de toute la gamme Airbus, pièces qui partent pour assemblage à bord du Beluga, l’avion-cargo d’Airbus. Que se passera-t-il pour Airbus si Nantes-Atlantique ferme ? Airbus ne va quand-même pas délocaliser sa production ? La piste sera donc privatisée pour son bénéfice ? A moins – idée lumineuse – qu’on refile l’un des aéroports européens les mieux notés aux bons soins de Vinci, qui saura bien en faire quelqu’usage rentable : les bâtiments de l’aéroport seront peut-être transformés en skate-park, en agence Pôle-Emploi, ou en crèche pour les futurs pilotes de ligne.

“Un aéroport qui réponde aux défis de notre temps”

[Jean-Marc Ayrault]

Suite à une enquête publique conclue fin 2006, la Commission d’enquête remit en avril 2007 un rapport au préfet de la région Pays de la Loire.

C’est monsieur Bernard Boucault qui était le préfet en poste à l’époque à la préfecture de la région Pays de la Loire. Il avait à peine eu le temps de lire le rapport et de reconnaître le projet d’utilité publique qu’il fut nommé en juin 2007 directeur de l’ENA, jusqu’à 30 mai 2012 où il fut nommé au poste de préfet de police de Paris. Comme quoi même faire les grandes écoles n’empêche pas de finir au poste.

C’est monsieur Bernard Hagelsteen qui lui succèda le 20 juin 2007 au poste de préfet de la région Pays de la Loire et préfet de la Loire-Atlantique. Une carrière à talonnettes que celle de monsieur Bernard Hagelsteen : en 1984 il devint secrétaire général de la préfecture des Hauts-de-Seine, puis obtint entre 1989 et 1992 le poste de directeur de la police générale à la préfecture de police de Paris, et plus récemment celui de secrétaire général du Comité interministériel de prévention de la délinquance. Proche collaborateur du ministre de l’Intérieur de l’époque, un certain Nicolas Sarkozy, Bernard Hagelsteen avait eu pour tâche de préparer et de défendre la loi sur la prévention de la délinquance, promulguée en mars 2007.

Un mois après l’élection de Nicolas, Sarkozy, il était donc nommé au poste de préfet de la région Pays de la Loire et préfet de la Loire-Atlantique, et héritait donc du dossier du décret d’utilité publique de l’aéroport.

Ce fameux décret d’utilité publique est finalement publié le 10 février 2008, suite à une enquête publique dans laquelle 80 % des contributions faites aux sept enquêteurs étaient opposées au projet. Mais comme on arrête pas le progrès, l’enquête s’est quand même avérée positive pour déclarer une DUP même si sur les sept enquêteurs qui ont fait le travail, deux ont abandonné leur position avant la fin de la commission d’enquête.

Et puisque la mode était à un truc médiatique appelé Grenelle de l’environnement, le décret comportait la réserve que cet aéroport soit de haute qualité environnementale (norme HQE).

Contesté par la suite devant le Conseil d’Etat, ce décret sera confirmé en 2009 et en 2010.

L’esprit mal tourné pourra s’indigner de ce que la présidente de la section des travaux publics au Conseil d’Etat fut Madame Marie Dominique Monfraix, épouse du préfet Bernard Hagelsteen en charge du décret en question, alors qu’il s’agit bien évidemment du fruit du hasard. Un hasard qui valait bien que Madame Monfraix-Hagelsteen fut élevée au grade de Commandeur de la Légion d’honneur le 13 Juillet 2009, ce qui n’a strictement rien à voir, nous ne salirons pas ici la mémoire une femme irréprochable, décédée depuis.

Le hasard total également si son époux désormais veuf monsieur Bernard Hagelsteen a pris sa retraite le 1er décembre 2011 pour devenir non pas conseiller à la Cour des comptes comme il l’avait annoncé initialement, mais conseiller auprès du DG de Vinci Autoroutes, puis responsable des péages pour ASF, filiale de Vinci. Vinci en charge du projet du nouvel aéroport. Tout ne peut pas être dramatique, le hasard fait parfois bien les choses, n’en déplaise à la loi dite de pantouflage concernant les représentants de l’état.

Les scénarios d’optimisation de l’aéroport existant de Nantes-Atlantique n’ont pas été posés, les solutions alternatives n’ont pas été étudiées : aucun intérêt, puisqu’on fait l’aéroport Grand-Ouest de NDDL. Quand au Grenelle de l’environnement, qui préconisait l’étude de solutions alternatives pour les projets à fort impact environnemental, c’est de toute façon aujourd’hui un truc complètement dépassé, d’ailleurs on en parle même plus à la télévision. J’en ai discuté avec un lobbyste du bétonnage pas cher, on vous jure mordicus que la norme HQE ça sert à rien.

Alors certains viendront braire que la vraie motivation pour ce projet en 2000 a été de faciliter une opération de rénovation urbaine importante dont une partie se situait dans le périmètre des nuisances sonores de l’actuel aéroport. Et vont s’imaginer que pour ne pas s’embarrasser de contraintes d’insonorisation trop fortes, on préfère se débarrasser de l’aéroport et en construire un nouveau.

Et pourquoi pas aussi fantasmer sur les soit-disant appétits économiques des soit-disant lobbies du BTP, tout ça parce que les Président et Directeur général de VINCI ont pu faire ensemble quelques voyages au Cambodge avec monsieur Thierry Mariani.

Écoutez plutôt Jean-Marc Ayrault, un homme qui a eu une vision prophétique de la magnificence de Nantes et lui souhaite “un aéroport qui réponde aux défis de notre temps”. Mais si, vous savez, Jean-Marc Ayrault, l’homme qui a réussi à rendre François Fillon charismatique : ancien maire PS de Nantes depuis 1989, ancien député, ancien président du groupe socialiste, il est aujourd’hui conseiller municipal de Nantes, conseiller communautaire de Nantes Métropole (qui participe au financement du projet) , et accessoirement semble-t-il 1er ministre.

Nantes-sur-Ayrault la sublime, nouvelle capitale française : Pensez-donc, avec 1 650 hectares cet aéroport de Notre Dame des Landes (toutes infrastructures comprises) sera donc plus grand que la surface aéroportuaire de Roissy Charles de Gaulle qui accueille sur 1 400 hectares 540 000 mouvements d’avions et 55 millions de passagers par an (pour une surface totale de 3.257 hectares). Si avec ça Nantes-sur-Ayrault ne devient pas Nantes-sur-Ayrault-la-magnifique …

Veni, Vidi, Vinci

Donc, le 30 décembre 2010, Thierry Mariani, secrétaire d’Etat chargé des transports, a paraphé le contrat de concession du nouvel aéroport Grand-Ouest. Signé par la société concessionnaire des aéroports du Grand Ouest, filiale de VINCI Concessions (85 %), en partenariat avec la Chambre de Commerce et d’Industrie de Nantes (10%) et Entreprise de Travaux Publics de l’Ouest (ETPO – CIFE) (5 %), il est entré en vigueur le 1er janvier 2011.

Comme un bonheur n’arrive jamais seul, Vinci a obtenu la reprise de l’exploitation des aéroports de Nantes-Atlantique et de Saint-Nazaire Montoir, en plus de la conception, le financement, la construction, l’exploitation et la maintenance du nouvel aéroport du Grand Ouest Notre-Dame des Landes pour une durée de 55 ans.

Ce projet ultra-moderne déposé par Vinci présente deux pistes de 2.700 et 2.900 mètres : trop courtes pour y faire atterrir des A 380, mais comme les gros porteurs ne sont pas trop à la mode, on s’en dénoyaute la cerise. Puisqu’on vous dit que c’est ultra-moderne. Faut suivre un peu.

Deux pistes pour 4 millions de passagers. Une bande de sauvages autochtones qui vit là-bas, l’ACIPA (Association Citoyenne Intercommunale des Populations concernées par le projet d’Aéroport de Notre Dame des Landes) soutient qu’il n’existe aucune règle européenne allant dans ce sens. Peut-être, mais qu’est-ce qui leur dit que demain on ne va pas construire 8 pistes supplémentaires à Roissy, avec 60 millions de passagers sur 4 pistes ? Le bon sens n’est pas toujours près de chez vous, vous diront les experts.

Le projet devrait coûter 561 millions d’euros (aucun budget de dépassement n’a été prévu vu que ça n’arrive jamais sur des gros chantiers), ce qui heureusement en période de crise est une somme tout à fait modeste parfaitement employée. Ce n’est pas comme si avec 561 millions d’euros on pouvait créer des logements, financer des projets écologiques, faire de la recherche… Une paille donc, mais dans l’oeil.

La répartition de l’enveloppe globale s’établit comme suit :

  • Vinci apporte autour de 310 M€ des 441 M€ évalués pour la réalisation de la plateforme aéroportuaire qui se répartit comme tel :

– 100 millions d’euros c’est le résultat du bénéfice fait sur Nantes Atlantique entre 2010 et 2017 (sic!)
– 100 millions d’euros empruntés sur les marchés financiers cautionnés par les collectivités locales, noir sur blanc dans le cahier des charges (re-sic!)
– 100 millions d’euros des actionnaires de Vinci avec un rendement annuel de 12 % imposé.(re-re-sic!)

  • L’Etat (130,5 M€) et les collectivités publiques (115,5 M€) se sont engagés sur une contribution publique totale de 246 M€, financement partagé au travers d’un syndicat mixte comprenant :

– Les Conseils régionaux des Pays de la Loire (40,4 M€) et de Bretagne (28,9 M€),
– Le Conseil général de Loire-Atlantique (23,1 M€)
– Nantes Métropole (17,9 M€)
– La communauté d’agglomération de Saint-Nazaire (2,9 M€) et celle de La Baule-presqu’île de Guérande (2,3 M€)

On rappellera tout de même que lors du débat public de 2002-2003, le baril de pétrole (brent) était entre 30 et 40 dollars. Aujourd’hui c’est plutôt autour de 100 dollars le baril, mais ça n’a évidemment aucune sorte d’importance.

Cinq enquêtes publiques se sont déroulées du 21 juin au 7 août 2012. Quelque 400 contributions ont été déposées ou envoyées aux commissaires enquêteurs, et certains viendront chicaner sur “la précipitation à organiser l’enquête pendant l’été, avant l’entrée en application de la réforme des enquêtes publiques, ce qui a permis à l’Etat d’organiser la procédure conformément à l’ancienne règle, alors que la nouvelle aurait permis une instruction plus longue”.

Il y aura bien des pisse-froid pour venir arguer également que les centaines d’hectares requis pour le nouvel aéroport sont des zones humides, en tête de deux bassins versants, que leur artificialisation est contraire aux dispositions du SDAGE Loire Bretagne.
Que normalement ce projet ne peut satisfaire aux exigences de la loi sur l’eau, mais heureusement l’Etat et Vinci proposent une solution, dite loi-du-contournement-de-la-loi, qui permettrait de passer outre : le concessionnaire Vinci-Aéroport du Grand Ouest aurait recourt à des « unités de compensation zones humides » calculées selon des coefficients de 0,25 à 2 pour évaluer l’intensité de la réponse compensatoire des mesures.

Bon ok, c’est un peu violer la loi française et la directive européenne cadre sur l’eau, parce que normalement une zone humide détruite doit être compensée par deux hectares construits sur le même bassin versant, or ici toute la zone du projet et ses alentours sont classés en zones humides. D’accord, il n’est donc pas possible de compenser, l’approche retenue par AGO en termes de fonctionnalités n’est pas viable, mais bon puisqu’on vous dit que tout ça c’est pour le développement économique. L’état a bien le droit de contredire ses propres directives, sans compter qu’en 2012, on s’en fout de l’eau, après tout.

Les indemnités proposées aux propriétaires qui sont priés de dégager illico de la zone avant l’arrivée des pelleteuses sont de 27 centimes par m². Quand on sait que l’un d’eux a par exemple acheté son terrain 24 centimes par m² en 1977, ça laisse rêveur.

Il paraîtrait aussi que le marché des émissions de CO², qui renchérit le coût de l’aviation, a été omis dans les études. Comme ces trucs de CO² sont encore de lubies de baba-cools avec des fleurs sur leurs sandales en cuir, on en tiendra évidemment pas compte.

D’autres empêcheurs de bétonner en rond viendront pérorer que la concurrence du TGV n’a pas été prise en compte. Mais qui prend encore le TGV entre Nantes et Paris de nos jours ?
Et comme si la nouvelle liaison TGV Rennes-Paris prévue pour 2020-2025 allait inciter beaucoup de Rennais à prendre l’avion à Paris plutôt qu’à Notre-Dame-des-Landes. N’importe quoi.

D’autres encore vous expliqueront que la construction du tram/train depuis Nantes, estimée à 150 millions d’euros, n’est pas prise en compte dans le projet, alors que ses effets sont inclus dans le calcul de bénéfices pour la société Vinci. C’est juste parce qu’ils ne savent pas anticiper sur les bénéfices que réalise le privé à partir des investissements des deniers publics. En attendant, vous viendrez à l’aéroport en voiture et vous paierez le parking, à Vinci bien sûr, qui a obtenu le passage dans le projet de 7 000 à 11 000 places de parking tandis que les pistes ont été revues à la baisse faute de moyens.

En terme d’emploi, de drôles de sbires contestent l’étude estimant que 1000 emplois sont crées par million de passagers tout ça parce qu’elle se base sur les statistiques des trois grands hubs internationaux qui comptent également le fret, alors qu’en France, pour les aéroport régionaux la norme est de 256 emplois par million de passagers. Les gens sont vraiment tatillons quand il s’agit de leur boulot, c’en devient pénible.

A contrario, l’étude de Déclaration d’Utilité Publique nous explique – c’est un ravissement sans égal quand on fait de la politique – que l’aéroport Grand-Ouest de Notre-Dame-des-landes rapportera entre 600 et 700 millions d’euros à la collectivité. N’en déplaise à l’étude du cabinet CE-Delft de 2011.

D’ailleurs qui s’intéresse à l’avis d’un cabinet hollandais, organisme indépendant de recherche et de conseil spécialisé dans les solutions innovantes aux questions environnementales, qui alerte sur les risques d’un déficit entre 90 millions et 600 millions d’euros selon les scénarios, et auteur il y a quelques années d’un rapport ayant contribué à l’abandon de l’extension de l’aéroport d’Heathrow à Londres ? Surtout quand il conclue que l’optimisation de Nantes-Atlantique apparaît plus génératrice de richesses pour la France que la construction d’un nouvel aéroport à Notre-Dame-des-Landes.

Franchement, on s’en fout un peu, qui va aller tenir compte de ça, sérieusement ?

Certainement pas Vinci, qui nous propose un monde merveilleux à Notre-Dame des landes :

De 4 millions de passagers à la mise en service, le trafic (actuellement 3,2 millions par an à Nantes-Atlantique) passera à “9 millions de passagers par an d’ici 2065” (ils sont aussi fins démographes). C’est promis. Vinci réduira aussi “la consommation d’énergie par 3 par passager”. Vinci utilisera des “techniques de construction innovantes pour l’ensemble du chantier”. Vinci aura un “bilan carbone positif sur la durée du projet en intégrant la construction”. Vinci est tellement balèze qu’à l’extérieur, “les jardins diffuseront les parfums spécifiques des essences locales” (si si, c’est dans le projet). Comment ne pas être émerveillé par l’odeur de la nature en patch ? Encore un peu de forcing et les agriculteurs du coin pourront même peut-être négocier des horaires de diffusion des odeurs de bouse de vache, ça leur rappellera le bon vieux temps.

Libérer des terrains de l’aéroport Nantes-Atlantique, dans cette partie sud-ouest de l’agglomération répond surtout à une logique d’aménagement global (en fait l’aéroport nous emmerde un peu dans nos projets) : “Selon l’Insee”, répète le commandeur Jean-Marc Ayrault, “Nantes accueillera 150 000 habitants supplémentaires d’ici 2030”. En urbanisme, on appelle ça régler le problème par le vide. En politique et nombre de voix, on appelle ça régler le problème par le plein.

Et qui vient d’obtenir la concession de cinq aéroports de l’Ouest, et aura le droit de construire de nouveaux quartiers sur les terrains libérés par l’ancien aéroport de Nantes Atlantique ?
Vinci, bien sûr. (Vous aviez deviné ? vous avez gagné le droit de financer le projet NDDL).

Décidément, nos politiques sont des génies, mais les gens de chez Vinci, ils sont vraiment trop forts.

PS : On me dit que sur place, le dialogue bat son plein, emmené par un Manuel Valls grand amateur de débats démocratiques. Vous pouvez donc dormir sur vos deux oreilles, en comptant les avions.

Ressources :

Presse : Bernard Tapie lorgne les miettes d’Hersant

Libération 21 novembre 2012  Par ISABELLE HANNE

Bernard Tapie a confirmé, hier sur France Bleu Provence, son intérêt pour une participation dans le «pôle sud» du groupe Hersant Médias (GHM), comprenant la Provence, Nice-Matin, Var-Matin et Corse-Matin. «Il y a 4 000 emplois en jeu», a précisé l’ancien député des Bouches-du-Rhône, ajoutant que les actionnaires de GHM «n’ont pas l’intention de vendre tel ou tel titre pour le moment […]. Ou ils trouvent une solution qui satisfait à la fois le tribunal de commerce et les banquiers […], ou ils n’y arrivent pas et à ce moment-là on envisagera d’autres solutions. Je fais partie, sans plus, d’une de ces solutions», a-t-il expliqué. Parmi les autres pistes, le président du conseil général des Bouches-du-Rhône, Jean-Noël Guérini, a reconnu qu’il essayait de constituer un tour de table pour la Provence. Et, selon le  Figaro, un tandem regroupant l’industriel franco-libanais Iskandar Safa et de l’ancien directeur du Figaro Etienne Mougeotte s’intéresserait à l’ensemble du pôle sud, la Provence exceptée.

Licence globale : Jaurès y revient… et il n’est pas content

par Sophian Fanen sur ecran site de Libération

Photo Spectacles, CC BY

 

Alors que l’on attend toujours de savoir si Pierre Lescure prendra bien la tête de la commission qui mènera les débats sur ce bon vieil « acte II de l’exception culturelle », la bataille d’influence repart de plus belle sur le modèle qui pourrait sortir de la longue consultation qui doit s’ouvrir.

Hier, c’est la Fondation Jean Jaurès qui publiait L’économie numérique des biens culturels ; la droite, la gauche et la licence globale. Cette fondation veut selon son site « être le lieu de la rénovation de la pensée socialiste en portant à la fois une vision globale et des solutions concrètes », et rassemble dans ses discussions et publications des universitaires, des fonctionnaires ou des politiques. Parmi ces derniers, on trouve pas mal de socialistes récemment devenus ministres, comme Vincent Peillon (Éducation), Benoît Hamon (délégué chargé de l’économie sociale et solidaire), Pierre Moscovici (Économie) et Aurélie Filippetti (Culture).

Il n’est bien entendu pas question de prêter le contenu du rapport de la Fondation Jean Jaurès à la ministre de la Culture, qui avec la ministre déléguée à l’Économie numérique, Fleur Pellerin, sera responsable du gros paquet numérique qui doit aboutir fin 2013. D’autant que comme on l’a vu, la ministre s’est nettement recentrée dans la bataille, et les pistes évoquées aujourd’hui par la Fondation semble bien ambitieuses par rapport à ce que le gouvernement semble vouloir négocier.

« La droite a totalement raté le virage du numérique dans le domaine de la culture : la décennie a été perdue », commencent les auteurs, qui se présentent comme « des fonctionnaires travaillant dans le domaine de la culture ». On en est donc peu ou prou au même point qu’au début des années 2000, avec en plus une crispation majeure entre les fournisseurs de contenus culturels et les auditeurs/spectateurs/lecteurs — qui sont tous des internautes.

Suit un rapide constat qui rappelle que « les éditeurs phonographiques ont pris beaucoup de retard en n’acceptant pas de mettre leurs catalogues en ligne et se sont arcboutés sur l’idée que la baisse des ventes est la conséquence d’un vaste pillage, du vol à grande échelle, amplifié par le peer-to-peer (P2P) ». La solution répressive choisie par les gouvernements de droite, qui débouchera sur la machinerie de la riposte graduée, en prend pour son grade : « Le bilan de la Hadopi n’est pas satisfaisant. Certes, le volet répressif est appliqué avec un zèle mesuré puisqu’aucune suspension d’abonnement n’a été prononcée à ce jour. Il reste que la haute autorité coûte onze millions d’euros par an à l’Etat, auxquels s’ajoutent les sommes versées par les sociétés de gestion collective pour le repérage des fichiers illicites. Le dispositif aurait permis de percevoir quatorze millions d’euros de droits supplémentaires. Au mieux, il est neutre, au pire il a différé la réflexion de fond. »

Le document, nettement engagé à gauche de la gauche actuelle, oublie parfois de peser ses affirmations. Comme lorsqu’il estime que « les publics ne sont toujours pas convaincus que le droit d’auteur est nécessaire ». Dire que les publics négligent le principe d’un droit particulier attribué au créateur d’une œuvre est à contre-courant, tant cette notion — une fois sérieusement réformée pour l’adapter aux pratiques actuelles — doit dans la tête de tous les acteurs du secteur rester un socle du monde de la culture. Mais, continue la Fondation Jean Jaurès, « la numérisation des contenus et leur diffusion désormais mondiale rend caduque […] la partie du modèle [actuel] qui repose sur les supports physiques. La numérisation facilite en effet la dissociation du code (le fichier, les données) et du support qui permet l’usage du bien culturel. Dès lors, le caractère immatériel des données des biens culturels est incompatible avec le maintien concomitant d’un droit d’auteur fondé sur le contrôle de la diffusion. »

 

Les différentes solutions de licence globale, expliquées par le Medialab de Sciences Po Paris

 

Quelles solutions face à ce bazar connecté ? La Fondation Jean Jaurès ressort une idée déjà plus que documentée : la « licence globale » ou sa variante la « licence contributive », qui serait mise en place au niveau européen — puisque l’imposer sur le seul territoire français serait non seulement très compliqué à négocier, mais aussi délicat vis-à-vis des règles communautaires sur le droit d’auteur et la gestion collective. Cette licence globale « part du principe que l’usage “hors marché”, c’est-à-dire non commercial, doit faire l’objet de conditions particulières tant de rémunération que de droit pour les utilisateurs. […] La licence globale créerait un droit positif d’usage hors de tout contexte commercial qui sécuriserait les utilisateurs dans leurs échanges privés, sans faire obstacle au maintien du droit actuel pour les usages commerciaux. »

La Fondation Jean-Jaurès propose ensuite des pistes pour l’application de cette licence globale, parmi lesquelles la définition d’une « licence d’usage hors marché applicable, si possible en conformité avec des licences libres connues telle la licence Creative Commons-BY-NC » ; et « la transformation de la Hadopi en un instrument de mesure du téléchargement ». La contribution serait « de deux à sept euros par mois et par internaute ».

On est là dans du très classique sur ce sujet, mais le lire dans un document émanant d’une structure aussi proche du Parti socialiste intéressera sûrement les acteurs du débat à venir. Le bilan établi par la Fondation Jean Jaurès, ainsi que les pistes qu’il dessine, rejoint par ailleurs les orientations d’un document interne du Pôle culture de l’équipe du candidat Hollande dont nous parlions il y a peu. Ce document, daté de la fin du mois de mars, mentionnait l’abrogation d’Hadopi, puis l’acheminement vers un système de financement de la création appuyé d’un côté sur une taxation des fournisseurs d’accès et de l’autre sur une contribution créative. Des pistes finalement écartées face aux pressions de plusieurs lobbys (gestion collective, cinéma, musique…).

Les orientations définies par les « fonctionnaires travaillant dans le domaine de la culture », qui ont écrit le rapport peu utopiste de la Fondation Jean Jaurès, relancent encore cette idée, qui chemine de plus en plus solidement

«Tunis Connection»: le grand business de la corruption sous Ben Ali

Courir après le train manqué et, peut-être, le rattraper… C’est l’exercice auquel se livre Alain Juppé, ces jeudi et vendredi, à l’occasion d’un voyage officiel à Tunis. C’est le premier d’un haut responsable français depuis la mise en place des nouvelles institutions issues de l’élection de l’assemblée constituante, le 23 octobre 2011.

Alain Juppé et Moncef MarzoukiAlain Juppé et Moncef

 

Le ministre français des affaires étrangères ne rencontre pas seulement son homologue Rafik Abdessalem, par ailleurs gendre de Rached Ghannouchi, le leader du parti musulman conservateur Ennahda, qui a largement emporté l’élection (résultats sous l’onglet Prolonger). Il rencontrera les trois acteurs clés de la nouvelle république libre de Tunisie: le président de la République, Moncef Marzouki, le premier ministre, Hamadi Jebali, et le président de l’Assemblée constituante, Mustapha Ben Jaafar.

Un premier déplacement d’Alain Juppé à Tunis, en avril 2011, avait tenté de réparer le spectaculaire crash de Michèle Alliot-Marie lors de la révolution tunisienne, comme de faire oublier le soutien constant de Nicolas Sarkozy, et d’une bonne partie de la classe politique française, à la dictature Ben Ali. La page est-elle pour autant tournée? Certainement pas, même si Alain Juppé, dès avril dernier, à l’occasion d’un colloque sur les révolutions arabes, avait publiquement concédé les égarements coupables de la diplomatie française. «C’est vrai que nous n’avons pas anticipé ce grand mouvement de liberté», déclarait-il alors pour ajouter aussitôt: «Nous hésitons encore entre l’enthousiasme et l’inquiétude.»

Neuf mois plus tard, la méfiance reste forte des deux côtés. En France d’abord, où une bonne partie de l’UMP s’inquiète de la victoire électorale des «islamistes», refusant de considérer les évolutions provoquées par la dynamique révolutionnaire comme les engagements publics pris de longue date par les dirigeants du parti Ennahda. La rhétorique Guéant, jetant dans une même marmite musulmans, islamistes, immigration et extrémismes, est largement relayée au sein du parti présidentiel.

Dernière polémique en date: celle lancée par Bernard Debré contre Moncef Marzouki à la suite des vœux que ce dernier a formulés «à l’adresse du peuple français», et ce à la demande de Mediapart (ces vœux sont à regarder ici et ci-dessus). Evoquant l’élection présidentielle française, le président de la république tunisienne disait souhaiter que «certains politiciens n’utilisent pas trop la carte de l’islamophobie car ce serait vraiment un choix qui n’aurait aucune valeur».

Par ailleurs, dans un long entretien qu’il accordait à Mediapart (à lire ici), Moncef Marzouki expliquait: «L’appui qui a été donné à la dictature tunisienne pendant plus de vingt ans par des hommes et des femmes politiques français, et de très haut niveau, était à la fois blessant, contreproductif, et signe d’une certaine myopie politique. J’espère aujourd’hui que les autorités françaises reverront leurs stratégies politiques pour mieux comprendre ce monde.»

Dans une lettre ouverte largement reprise et discutée dans les médias tunisiens, le député UMP Bernard Debré se livre à ces anathèmes dont il est coutumier: «Là où véritablement la coupe est pleine, c’est quand, il y a quelques jours, vous avez dit aux Français de stopper leur islamophobie ! La France serait islamophobe alors que les mosquées se multiplient, l’État est laïc et garantit par là, la liberté de culte, alors que dans votre pays, une poussée de l’islamisme conduit les femmes à rentrer dans leur foyer, à imposer progressivement la Burqa», etc. (l’intégralité de la lettre est à lire ici et, parmi de nombreuses réactions, celle-ci).

L’incident, même limité, est un symptôme de l’aigreur d’une large partie des responsables français que la révolution tunisienne a surpris la main dans le sac de leurs petites et grandes compromissions. Il est aussi un signe de l’exaspération des autorités tunisiennes. En début de semaine, l’échange s’est fait plus vif lorsque Alain Juppé a fait part de ses inquiétudes. «Ce que nous disons, c’est que nous serons vigilants sur le respect d’un certain nombre de principes, l’État de droit, le respect de toutes les minorités, religieuses en particulier, le respect du statut de la femme, et c’est le message que j’adresserai à nos amis tunisiens», déclarait-il mardi sur I-télé. Et le ministre français de lier les aides financières à la Tunisie au respect de «ces principes».

Il l’avait déjà affirmé à l’automne 2011 ce qui lui avait valu une réplique cinglante de Rached Ghannouchi: «Nous n’avons pas besoin d’une telle parole pour respecter les droits de l’Homme. Cela fait partie de nos valeurs et de notre religion et les Tunisiens n’acceptent pas les aides conditionnées.»

Cet état des lieux ne place pas la France en excellente posture au moment où d’autres pays tentent eux aussi d’accompagner la révolution tunisienne. La veille de la visite d’Alain Juppé, l’ambassadeur américain à Tunis a longuement rencontré le ministre tunisien des affaires étrangères. On se souvient du soutien rapide et actif accordé par l’administration américaine à la jeune révolution et ce, bien avant la chute de Ben Ali. Au lendemain de la visite d’Alain Juppé, c’est le ministre allemand des affaires étrangères qui effectuera à son tour une visite de deux jours. Les Italiens sont, eux, déjà passés par Tunis.

 

Car outre la politique, l’enjeu central est aussi celui de la relance d’une économie aujourd’hui quasiment à l’arrêt. La France pourrait être l’acteur principal de ce processus, pour avoir été tout au long de la dictature Ben Ali, le premier partenaire commercial et premier investisseur dans ce pays. Alain Juppé évoquera plusieurs dossiers en souffrance. En souffrance parce que plombés par les compromissions et affaires de corruption avec les différents clans du groupe Trabelsi-Ben Ali.

 

Ce passé où se mêlent cynisme, aveuglement politique, compromissions, affairisme et corruption, deux journalistes de Mediapart l’explorent méthodiquement dans un livre,Tunis Connection, qui paraît ce 5 janvier aux éditions du Seuil. Dès son lancement en 2008, Mediapart avait accordé une large place à la Tunisie (ce qui nous avait valu d’être interdit dans ce pays). Depuis janvier 2011, nous avons intensifié cette couverture, suivant pas à pas la chute de Ben Ali et la première des révolutions citoyennes et démocratiques arabes. Notre collaborateur Pierre Puchot a publié un livre, en avril 2011, Tunisie, une révolution arabe (lire ici).

Dans Tunis Connection, Lénaïg Bredoux et Mathieu Magnaudeix reconstituent le détail des liens politiques et d’affaires d’une partie des «élites» françaises – intellectuels et journalistes compris – avec le régime Ben Ali. Plus de cent entretiens ont été conduits qui dessinent le paysage accablant d’une France accommodante et ignorante. Ignorante du peuple tunisien d’abord, et des opposants qui envers et contre tout tentaient de résister au régime.

Interrogé, Henri Guaino l’admet dans ce livre: «On a sous-estimé l’usure du régime.» Jean-Pierre Raffarin parle lui d’une«erreur de jugement national». Mais le “miracle économique” tunisien tant vanté par nos responsables a permis aux groupes français de s’implanter largement dans ce pays. Et ils l’ont fait au prix d’une corruption qu’ils ont eux aussi contribué à généraliser. Ce sont aussi ces affaires que doit aujourd’hui gérer le nouveau pouvoir tunisien et dont il ne manquera pas de discuter avec Alain Juppé.

Pour l’illustrer, nous publions ci-dessous en bonnes feuilles et en exclusivité, dans les pages suivantes, le chapitre 9 de Tunis Connection, intitulé «Les affaires sont les affaires».

Chapitre 9. Les affaires sont les affaires

En septembre 2005, l’ouverture de l’hypermarché Géant de Tunis fait la une de la presse. Rien n’est trop beau pour le plus grand centre commercial du pays. Sauf que… le 15 janvier 2011, sitôt Ben Ali parti, le Géant et sa galerie marchande sont incendiés et pillés. Dans plusieurs villes du pays, d’autres enseignes sont saccagées. Leur point commun ? Presque toutes sont françaises ; elles s’appellent Monoprix, Géant ou Bricorama. Ailleurs, on « dégage » les patrons. Un des premiers à devoir quitter son poste dirige l’assureur Star, filiale du français Groupama. Pour faire des affaires en Tunisie, il fallait souvent pactiser avec la famille. Les entreprises françaises se sont pliées aux règles sans états d’âme. Orange, Sodexo, Société Générale, Groupama, Suez, Renault, Monoprix, Bricorama, Havas : la liste des groupes ayant frayé avec le clan est impressionnante. Avec une prédilection marquée pour les ambitieux gendres de Ben Ali.

Un « paradis fiscal » et social

Un grand silence gêné. Au mieux, un communiqué laconique. Les groupes français n’aiment pas parler de leur présence en Tunisie. « Nous ne faisons pas de politique », dit leur service de presse. Un peu court… Pendant des années, le pays a été une aubaine pour les entreprises étrangères en quête de main-d’œuvre bon marché. Ben Ali leur a déroulé le tapis rouge avec un droit du travail sur mesure, peu d’impôts et de grandes vagues de privatisations d’entreprises publiques, encouragées par les institutions internationales comme le FMI.

La France en a profité à plein, conservant son rang de premier partenaire économique de la Tunisie depuis l’indépendance du pays. Les 1 200 entreprises françaises emploient 100 000 salariés. Bien souvent, il s’agit de PME qui ont délocalisé leur activité dans les zones offshore créées dès les années 1970. Elles réexportent leur production libre de taxes, transfèrent les bénéfices sans problème, ne paient pas d’impôt sur les sociétés pendant dix ans, principe qu’il suffit de contourner en créant une nouvelle société quand le délai expire. « Un vrai paradis fiscal », constate un homme d’affaires.

 

Téléperformance à Ben Arous, 1200 salariésTéléperformance à Ben Arous, 1200 salariés© MM

Téléperformance a prospéré grâce à l’offshore. Le leader français des centres d’appel emploie 4 700 Tunisiens. En 2006, Ben Ali décore le fondateur Jacques Berrebi « pour la création de valeur générée en Tunisie », l’élève au rang d’officier de l’ordre du Mérite national. Au centre Téléperformance de Ben Arous, dans la banlieue de Tunis, les jeunes hommes et femmes qui répondent au téléphone pour Orange, SFR, Free, Numericable, Les 3 Suisses ou La Redoute, sont surdiplômés. « Moi, je suis prof de philo, raconte Lamjed Jemli, secrétaire général du syndicat de Téléperformance. Parmi mes collègues, il y a des médecins, des ingénieurs, des  » maîtrisards ». » Une main-d’œuvre qualifiée, francophone, payée 1,50 euro de l’heure. Sacrée aubaine pour les entreprises ! « Ici, les salaires sont bas et le travail est flexible. Si, avec la révolution, le CDI devient la norme, des entreprises vont partir », s’émouvait la mission économique de l’ambassade de France juste après la chute du régime.

 

Jusque-là, le Medef, dont le Premier ministre tunisien est l’invité d’honneur de l’université d’été en 2008, avait toujours encouragé les patrons à délocaliser. « Il n’a jamais considéré la Tunisie comme un pays à risque », confirme l’avocate Samia Maktouf, qui a conseillé des entreprises françaises souhaitant s’implanter en Tunisie. L’organisation patronale française entretenait d’ailleurs une relation sans nuages avec son homologue, l’Utica, dont le président de l’époque, Hédi Jilani, a marié deux de ses filles avec un Ben Ali et un Trabelsi. Selon plusieurs hommes d’affaires, Jilani, démis après la révolution, servait même d’intermédiaire pour des entreprises françaises désireuses de délocaliser. « Nous avons été soutenus aveuglément depuis Chirac. Quoi que nous fassions, c’était beau. La France a joué ce rôle parce que c’était payant pour ses entreprises », tance Mohammed Ben Sedrine, qui a remplacé Jilani à l’Utica.

Pour faciliter leur implantation, certaines PME se sont même associées avec un membre du clan. Plastivaloire, spécialiste de l’injection plastique originaire de Touraine, s’est acoquiné avec Slim Zarrouk, un gendre du président, pour construire son usine à Sousse. Newrest, un groupe toulousain, a profité de la privatisation de la filiale restauration de la compagnie aérienne Tunisair et investi aux côtés de Belhassen Trabelsi, le beau-frère de Ben Ali. Pas de chance, la société a été renationalisée après la révolution. Le secrétaire d’État au Commerce extérieur, Pierre Lellouche, a dû s’occuper en personne de ce dossier sensible lors de sa visite, en mars 2011.

Les membres du clan avaient surtout jeté leur dévolu sur les très lucratifs deals internationaux. Entre les différentes branches de la famille, la guerre faisait rage. « Les Mabrouk et les Trabelsi se livraient à une bataille terrible pour les alliances internationales. C’était le gage de leur survie politique. Plus ils étaient alliés avec des grands groupes, plus ils étaient protégés », explique Faouzi Mahbouli, homme d’affaires devenu opposant après s’être fait rouler par Imed Trabelsi, le neveu de Leila Ben Ali. Si certaines sociétés étrangères comme McDonald’s ont refusé de s’associer avec le clan et ont renoncé à s’implanter en Tunisie, bien des groupes français n’ont pas eu ces pudeurs. Avec l’assentiment des autorités françaises.

Le journaliste tunisien Ridha Kefi se souvient d’une discussion avec l’ambassadeur Pierre Ménat : « Il m’a répondu : c’est du business, les entreprises françaises s’allient avec qui elles veulent, l’ambassade les accompagne. » Tant pis pour les principes. La corruption en Tunisie avait gangréné les milieux d’affaires, les commissions étaient monnaie courante. « Au-dessous de 1 à 2 millions de dinars – entre 500 000 et 1 million d’euros -, cela se passait dans une relative transparence. Au-delà, c’était de l’alchimie », explique un patron tunisien. Y compris pour les groupes étrangers qui avaient souvent recours à des intermédiaires payés à la commission  – c’est fréquent et légal. Mais, dans les gros contrats, il n’est pas rare qu’une partie de la commission soit reversée à un tiers. Et en Tunisie, le tiers appartenait souvent au clan…

Même certains proches du pouvoir vont jusqu’à accuser les groupes étrangers d’avoir largement contribué au système de corruption. « La corruption a détruit le pays, explique ainsi Pierre Besnainou, président de la Fondation du judaïsme français. Or la corruption, c’était les commissions que la France, l’Italie, l’Allemagne, l’Angleterre ou les États-Unis versaient sur des comptes dont on connaissait le destinataire. L’Occident avait les moyens de l’arrêter. Au lieu de cela, il a participé totalement et même encouragé le système. »

Accor, le pionnier

« On a perdu 25 millions d’euros en Tunisie. » À l’entendre, Gérard Pélisson, le cofondateur du groupe Accor, s’est fait rouler comme un bleu. « On a été obligé par exemple de racheter 7 millions d’euros un hôtel pourri qui ne valait strictement rien », raconte-t-il juste après la révolution. Pélisson n’a pourtant pas toujours fait la fine bouche. L’hôtelier s’est implanté en Tunisie dès la fin des années 1970. Invité en Tunisie par Hosni Djemmali, le lobbyiste du régime qui deviendra l’ami des journalistes français, Pélisson rencontre sur les « greens » Habib Bourguiba Junior. Le fils du président tunisien vient d’investir dans un hôtel de Monastir. Accor s’y intéresse. Il en devient le gérant et prend pied en Tunisie, où ses intérêts seront longtemps défendus par le vieux complice Djemmali.

Tozeur, Djerba, Sfax, Hammamet, Sousse, Gammarth : Accor se développe à mesure que le tourisme explose. Gérard Pélisson veut de plus en plus d’hôtels. L’arrivée de Ben Ali ne change rien. À Carthage, Djemmali conserve un appui de poids : Abdelwahab Abdallah, son ami d’enfance, l’éminence grise du président. À la fin des années 1980, Accor participe à la très contestée privatisation des hôtels publics de la chaîne Tanit, à Djerba, Hammamet et Monastir. Tous sont raflés par Djemmali, avec le soutien du groupe français.

Mais bien vite, les ennuis commencent. Le beau-frère du président, Belhassen Trabelsi, lorgne sur le terrain de l’hôtel d’Hammamet. « Pélisson a refusé de le céder. Avec l’aide de son banquier, Trabelsi a dégagé Accor, et pris le terrain de force, avec le soutien de l’État », raconte un témoin. Pariant sans doute sur des lendemains plus profitables, Accor mettra du temps à s’indigner. À chaque visite, Pélisson promet monts et merveilles : il va tripler ses capacités, construire un palais des congrès, bâtir des hôtels sur l’ensemble de la côte. Accor s’associe avec un pool de grandes banques pour gérer une dizaine d’hôtels. Gérard Pélisson est même décoré en avril 2001 des insignes de grand officier de l’ordre de la République par Ben Ali, au cours d’une « réception princière ». Il faudra attendre 2006 pour que le groupe, qui mise désormais sur l’hôtellerie d’affaires, se ravise. « Les contrats de gestion ne nous permettaient pas de gagner de l’argent. Nos loyers étaient trop élevés. Nous avons eu plusieurs contrôles fiscaux, du montant exact de nos gains ! Alors on a décidé de partir », explique Yann Caillère, le directeur général.

Le groupe ne quittera le pays qu’en 2009. Pour mieux y revenir un an plus tard. Le 21 décembre 2010, alors que le régime vit ses derniers jours, Gérard Pélisson annonce à Tunis le retour d’Accor, qui a accepté de gérer un Ibis et un Novotel dans la capitale. Deux établissements qui appartiennent à Ismael Mabrouk, le frère d’un gendre de Ben Ali. « Ce n’est pas à nous de faire la justice. Les avoirs d’Ismael n’ont pas été gelés, au contraire de ceux de son frère », se justifie Accor. Peut-être. Mais les deux frères sont toujours associés…

 

Un appétit d’ogre

Ces dernières années, le clan a surtout profité de vastes opérations de privatisations et fait fortune dans des secteurs soumis à d’importantes autorisations, où leurs passe-droits écrasaient la concurrence. Dans les deux cas, les familles proches du palais se sont rapidement alliées à des groupes étrangers, notamment français. Dans l’industrie automobile d’abord, vraie martingale du clan. Chaque branche de la famille s’était attribué un concessionnaire étranger. En juillet 2010, celui de Peugeot en Tunisie, la Stafim, est vendu à Mehdi Ben Gaied, 22 ans seulement, fiancé de la plus jeune fille de Ben Ali. Pour une bouchée de pain, affirment plusieurs sources. « Nous n’avons ni provoqué ni cherché cette cession », explique Jean-Philippe Imparato, le directeur international. Mais Peugeot ne s’y est pas opposé. Il n’a même pas fait jouer son droit de préemption… « La Stafim existe depuis les années 1940, nous avons une certaine obligation vis-à-vis de nos clients. L’intérêt supérieur de la Stafim est de continuer son exploitation. » Peu importe le partenaire.

Il s’en est aussi fallu de peu pour qu’Artes, concessionnaire tunisien de Renault, soit intégré dans l’orbite du clan. Sauf que son patron, Moncef Mzabi, avait quelques protections à Carthage : c’est un des plus importants financeurs des campagnes électorales de Ben Ali ! C’est d’ailleurs par cet entregent qu’il avait obtenu la concession en 1997. L’ambassadeur Jacques Lanxade alors en poste à Tunis s’en souvient très bien : « Renault est venu me demander quelle était la position de la présidence tunisienne sur les deux ou trois personnes qu’ils avaient repérées pour reprendre la concession. J’ai demandé à Carthage. Rien n’était explicite mais j’ai compris que le nom que j’avais cité convenait… »

Bien plus tard, Lanxade s’est aussi mêlé des imbroglios du concurrent Citroën, qui a changé de main en 2006, pour être attribué à l’homme d’affaires Bassam Loukil, longtemps très proche du pouvoir. « Citroën ne voulait plus travailler avec son partenaire, à cause de créances non payées. Ils ne voulaient même plus donner de concessions. Je suis intervenue, et Lanxade a joué un rôle très important pour que cette affaire n’aille pas à l’arbitrage », raconte l’avocate Samia Maktouf. L’amiral jure n’avoir rien touché en rémunération de ses services.

Le coup de sang de Daniel Bouton

Un dimanche de 2008, le P-DG de la Société Générale, Daniel Bouton, débarque à Tunis. Direction le palais de Carthage. Le banquier est venu taper du poing sur la table. « Monsieur le Président, si ça continue, nous allons partir… », dit en substance le patron français. En cause : l’attitude d’Alya Abdallah, présidente du conseil d’administration de l’Union internationale de banques (UIB), la première banque tunisienne à avoir été privatisée en 2002. La Société Générale a emporté le morceau. Mais pour complaire au Palais, Mme Abdallah, l’épouse du plus proche conseiller de Ben Ali, s’est vue nommer à la tête de l’établissement financier.

Le poste devait n’être qu’honorifique, mais Alya Abdallah a vite exigé de prendre les manettes. Bouton demande sa tête. Il l’obtient. Le patron de la Société Générale avait, il est vrai, quelques moyens de pression : les comptes de l’UIB avaient été maquillés avant la privatisation pour rendre la mariée présentable. En 2006, le cabinet d’audit Deloitte a même refusé de les approuver…

La mésaventure de la « SG » n’a guère échaudé ses compatriotes. Elles ont su se pincer le nez pour continuer à faire des affaires. Natixis et la Société marseillaise de crédit ont investi au capital de la Biat, la banque des frères Mabrouk. Au conseil d’administration de la Banque de Tunisie, le CIC, principal actionnaire, n’a pas eu trop de mal à côtoyer Belhassen Trabelsi. Le frère de Leila Ben Ali a été placé là par… l’incontournable Mme Abdallah, bombardée à la tête de la Banque de Tunisie après son éviction de l’UIB. « La Banque de Tunisie est devenue la banque des Trabelsi », témoigne un homme d’affaires. Les autres actionnaires sont forcés de vendre. Plusieurs administrateurs effarés ont été débarqués. Dont l’économiste Élyès Jouini : « J’ai refusé de suivre la nouvelle direction, et de signer des faux PV de conseil d’administration », témoigne-t-il.

Après la révolution, le Crédit Mutuel, maison mère du CIC, se refuse à tout commentaire. « On n’est pas du genre à accepter des comportements discutables, ce n’est pas l’éthique de la maison », ose un porte-parole. La Banque de Tunisie a pourtant accordé de très nombreux prêts aux entreprises du clan : plus de 130 millions d’euros recensés fin 2010 ! Le Crédit Mutuel a évidemment attendu la révolution pour remplacer en catastrophe Belhassen Trabelsi au tour de table. Quant à la BNP Paribas, elle a financé via sa filiale UBCI les activités de Bricorama, dont Imed Trabelsi avait pris le contrôle, et d’Ennakl, la société d’importation de voitures de Sakher El Materi. « Ennakl est un client historique », affirme-t-on au siège de la banque. À Tunis, le patron de l’UBCI, un ancien conseiller de Ben Ali dont la nomination avait été imposée à la BNP par la présidence de la République, a opportunément fait valoir ses droits à la retraite deux mois après la révolution.

La grande distribution : racket et passe-droits

Avec le boom de la consommation en Tunisie, la grande distribution était en plein essor. Les grandes enseignes françaises ont évidemment flairé l’aubaine, même s’il fallait, pour en profiter, s’associer avec des proches de Carthage. Carrefour a ainsi fait alliance au début des années 2000 avec Nabil Chaibi, homme d’affaires lié à Slim Chiboub, un gendre de Ben Ali. Le géant français a ainsi pu profiter de nombreuses facilités, à commencer par l’obtention de l’immense terrain sur lequel est implanté l’hypermarché Carrefour dans la banlieue de Tunis. Un terrain obtenu grâce à des passe-droits administratifs et à vil prix.

Le groupe Casino, lui, s’est allié avec les Mabrouk. Cette vieille famille de la bourgeoisie tunisoise a tiré le gros lot en 1996, quand son aîné Marouane a épousé Cyrine, la fille de Ben Ali née d’un premier mariage. Les Mabrouk ont alors commencé à bâtir un empire de la distribution. En commençant par Monoprix, filiale de Casino et des Galeries Lafayette, dont la franchise en Tunisie était détenue depuis des lustres par un groupe familial. Pour s’offrir la célèbre marque de supermarchés, les Mabrouk ont actionné certains leviers étatiques pour pousser les propriétaires à vendre. « Une extorsion caractérisée », raconte un homme d’affaires très informé. Finalement, les propriétaires se résolvent à vendre en 1999. Les apparences de la légalité sont sauves.

Après ce coup d’essai réussi, les Mabrouk poursuivent leur association avec Casino. Ils ouvrent, en 2005, le plus gros centre commercial du pays, Tunis City, qui abrite notamment un hypermarché Géant de 12 000 m2. Il sera saccagé le 15 janvier. « Notre partenariat se poursuit avec le groupe Mabrouk », explique un porte-parole. Le centre commercial a rouvert le 15 juillet 2011.

L’enseigne de bricolage Bricorama a, elle aussi, pactisé avec le clan. Les pratiques de l’enseigne ont même conduit au dépôt d’une plainte en France par un homme d’affaires tunisien, Faouzi Mahbouli, devenu depuis une des figures de l’opposition, très actif sur le réseau social Facebook. L’affaire, révélatrice des errements français, mérite d’être racontée. Bricorama s’implante en Tunisie en 2006. Évidemment pas seul, mais avec Faouzi Mahbouli et… Imed Trabelsi, le neveu chéri de Leila Ben Ali. « M. Trabelsi, à l’époque du partenariat, s’imposait comme un des seuls entrepreneurs crédibles et solides du pays », justifie Jean-Pierre Cornillaud, directeur de la franchise chez Bricorama.

La compromission est pourtant allée bien plus loin. Moins d’un an après la signature du contrat, Imed Trabelsi ordonne à Mahbouli de lui céder ses parts, à un prix dérisoire. Bricorama n’a pas bronché… En 2010, Mahbouli, réfugié en France, où il affirme avoir fait l’objet d’une tentative d’assassinat, porte plainte contre Imed Trabelsi et Bricorama pour « extorsion avec menaces et violences, et recel d’extorsion ». Le parquet de Paris a classé l’affaire sans suite en décembre 2010, « comme souvent lorsqu’il s’agissait d’affaires liées à la Tunisie », explique son avocat Thibault de Montbrial. « Bricorama a fait preuve, pour le moins, de complaisance vis-à-vis d’Imed Trabelsi. Son comportement n’honore pas le capitalisme français », ajoute-t-il.

Slim Zarrouk et l’homme à la Rolex

 

Jacques SéguélaJacques Séguéla© Reuters

 

Octobre 2010. Jacques Séguéla, le vice-président d’Havas, est à Tunis. Le célèbre publicitaire toujours bronzé, si fier de sa Rolex, est venu faire la promo de son groupe. Quelques mois avant, la filiale tunisienne d’Havas a été lancée en fanfare. Avec un seul client : Tunisie Télécom, le grand opérateur téléphonique.

L’associé tunisien n’est autre – encore une fois ! – qu’un gendre de Ben Ali : Slim Zarrouk, l’époux de Ghazoua Ben Ali. Le couple détient Havas Tunisie à 51 %, Ghazoua figure en bonne place dans l’organigramme, Zarrouk est président du conseil d’administration. Une affaire de famille. Sur Shems FM, radio privée qui appartient à Cyrine Ben Ali, la sœur de Ghazoua, Jacques Séguéla couvre son partenaire tunisien de louanges. « On a attendu d’avoir un vrai partenaire qui nous dirige, on réussit quand on associe un grand industriel du pays, ce qu’est Slim », dit Jacques Séguéla. En réalité, le publicitaire le connaît à peine. De simples alliés de circonstance. « Le budget de Tunisie Télécom, le deuxième plus gros annonceur du pays, a été servi à Havas sur un plateau », explique un homme d’affaires.

En s’implantant en Tunisie, Séguéla a une idée derrière la tête : il rêve de changer l’image de la Tunisie de Ben Ali. « La Tunisie ne sait pas se vendre », « Votre communication est ringarde », dit-il aux Tunisiens qu’il croise lors de son séjour à l’automne 2010. Au micro de la radio Shems FM, Séguéla martèle : « La Tunisie est mal aimée, mal comprise, mal connue. C’est un des pays du monde qui devrait servir de référence à tous les pays qui sont en train de progresser. […] On ne sait que dire n’importe quoi et ne pas reconnaître ses mérites. » Lors de sa visite à Tunis, Séguéla et l’équipe d’Havas Tunisie élaborent une note destinée aux dirigeants tunisiens. « Notre message était simple : la Tunisie est une marque et doit se dégager de son image très politique », nous révèle le publicitaire. Séguéla, rêvant sans doute de faire mieux qu’Image 7 qui achève alors son contrat, pense déjà à une campagne de communication pour changer l’image du pays. Zarrouk, avec qui il en discute lors de son séjour, est tout à fait d’accord. « On a fait une note, mais par bonheur ils n’ont pas eu besoin de nous : on n’a pas eu de nouvelles parce que les événements sont arrivés », confirme Séguéla.

Après la révolution, les 51% du couple Zarrouk ont été gelés par l’État. Selon Jacques Séguéla, Havas Tunisie a racheté leur part et se retrouve en posture idéale pour profiter d’un marché de la pub en plein essor.

Une affaire en Or(ange)

 

4 mai 2010, Tunis. D. Lombard et M. Mabrouk lancent Orange Tunisie. 4 mai 2010, Tunis. D. Lombard et M. Mabrouk lancent Orange Tunisie.

 

Ce 4 mai 2010, Didier Lombard a enfilé ses plus belles chaussettes orange. Pour le président de l’opérateur télécom français Orange, c’est jour de fête : son entreprise se lance en Tunisie. Sous un portrait de Ben Ali en tenue d’apparat, le patron français fanfaronne aux côtés de son partenaire tunisien, qui détient 51 % d’Orange Tunisie. Évidemment, ce fameux partenaire est encore un gendre de Ben Ali : il s’agit à nouveau de Marouane Mabrouk. L’affaire Orange est un véritable concentré des compromissions françaises avec le régime tunisien. Pour s’implanter, le champion français de la téléphonie a cautionné un montage financier baroque, très avantageux pour le gendre de Ben Ali. Quant à l’appel d’offres, il était largement biaisé.

Retour en 2008. Le gouvernement tunisien lance un appel d’offres pour l’attribution d’une licence fixe, mobile, mais surtout 3G, la toute première du pays. En apparence, le cahier des charges de soixante-dix pages, rédigé par la Banque d’Affaires de Tunisie (BAT), est tout ce qu’il y a de plus régulier. En apparence seulement. Car le deuxième actionnaire de la BAT est la Biat, une banque contrôlée par les frères Mabrouk. Marouane siège même au conseil d’administration ! Un conflit d’intérêts évident qui n’a guère ému Orange. « La composition du conseil d’administration de la banque conseil de l’État tunisien n’est pas une information que nous détenions », explique-t-on ingénument au siège de l’opérateur français. Elle est pourtant tout ce qu’il y a de public.

Mais ce n’est pas tout. L’appel d’offres semble taillé sur mesure pour le consortium formé par Orange et Investec, le holding de Mabrouk. Des clauses techniques excluent sans le dire les autres opérateurs, Tunisie Télécom et Tunisiana… Résultat ? Plusieurs sociétés, dont un opérateur du Golfe et le leader des télécoms en Afrique, ont bien retiré un dossier, mais seuls deux consortiums ont fait une offre ferme : le tandem Orange-Mabrouk et le Turc Turksell… allié à l’incontournable Sakher El Materi, autre gendre de Ben Ali ! Selon nos informations, des émissaires du ministère des Télécommunications ont discrètement conseillé à certains opérateurs locaux de ne pas soumissionner. En juin 2009, Mabrouk et Orange emportent le morceau pour 130 millions d’euros.

Le Franco-Tunisien Hakim El Karoui, banquier d’affaires chez Rothschild et ami de Mabrouk, conçoit le montage financier. Talan, la société fondée par son ami Mehdi Houas, un autre binational qui deviendra ministre du Tourisme après la révolution, est chargé de l’assistance technique. Le schéma capitalistique imaginé par Karoui se révèle entaché de bizarreries, comme le révèle le site Owni.fr. Au lieu de créer une société ad hoc, le groupe français injecte en effet 93 millions d’euros de cash dans Divona, la société télécom de Mabrouk. De son côté, Mabrouk souscrit à l’augmentation de capital pour 44 millions d’euros.

Pour boucler l’opération, il manque encore plusieurs dizaines de millions d’euros. Qu’importe : via un jeu comptable, les sociétés télécom de Mabrouk vont être valorisées 52 millions d’euros, soit près de onze fois leur résultat d’exploitation, bien au-delà des multiples observés lors de précédentes opérations dans le secteur en Tunisie. Divona (devenue Orange Tunisie) n’avait quasiment pas de capitaux propres fin 2008. Après l’augmentation de capital, sa valeur a littéralement explosé, passant à 265 millions de dinars, soit 130 millions d’euros. Une très belle opération pour Mabrouk. De toute évidence, il s’agissait de récompenser un allié précieux qui a ouvert à Orange les portes du marché tunisien.

En mars 2011, les avoirs de Marouane Mabrouk ont été gelés. Orange Tunisie a été mis sous tutelle. Orange savait pourtant que le terrain était mouvant. Le DG, Stéphane Richard, ne s’était même pas rendu à Tunis pour le lancement : « Richard n’est pas fou : cette affaire s’est bâtie sur un tel panier de crabes qu’il a envoyé Lombard », soupire un cadre, à l’abri du « off ».

Alstom, Airbus : la diplomatie des gros contrats

 

Avril 2008. N. Sarkozy à TunisAvril 2008. N. Sarkozy à Tunis© Reuters

«  Le meilleur des intermédiaires a été Nicolas Sarkozy » : la phrase claque dans l’air d’un bureau de la banlieue de Tunis, suivie d’un silence. L’homme, qui a passé l’essentiel de sa carrière à bâtir des contrats entre les deux pays, sourit et opine de la tête, sûr de son effet. « Le gros business était traité à l’Élysée », confirme un de ses concurrents, rencontré discrètement dans un restaurant de la capitale. Illustration avec la visite de Nicolas Sarkozy en 2008, où le chef de l’État est d’abord venu conclure de très gros contrats pour Airbus et Alstom, deux fleurons de l’industrie française.

 

Pour Airbus, la commande est d’importance. Ben Ali est prêt à acheter 16 appareils pour la compagnie nationale Tunisair. Le montant, au prix catalogue, avoisine les 2 milliards d’euros. Un joli succès pour Airbus qui, en contrepartie, a annoncé l’implantation d’une usine de pièces détachées en Tunisie. Or, sous Ben Ali, il était impensable qu’un tel contrat puisse être signé sans que la famille du président s’en mêle. « Il est des pays où les gouvernements ont un rôle prépondérant dans les choix des contrats », dit pudiquement un cadre d’Airbus.

Selon nos informations, l’avionneur a eu recours à un intermédiaire très proche du Palais, Sakher El Materi, un jeune loup de 30 ans à peine, et gendre du président… « Il a touché environ 70 millions d’euros après l’arrivée de Sarkozy pour le contrat Airbus. Le montant a été payé à la commande, versé à l’une de ses sociétés », affirme un initié. Chez Airbus, on dénonce officiellement des « allégations totalement infondées » : « On n’a aucun lien contractuel avec les gens que vous mentionnez », explique un porte-parole. Mais même l’ancien ambassadeur de France à Tunis, l’amiral Lanxade, confirme que les proches du président tunisien étaient « dans la boucle » des achats d’avions. Jusque dans les années 2000, dit-il, Airbus et sa maison mère EADS avaient eu recours aux services d’un autre gendre, Slim Chiboub, ensuite tombé en disgrâce. « Avant la visite de Ben Ali à Paris en 1997, j’avais dit au président tunisien qu’il était curieux que les grandes entreprises françaises soient écartées des gros contrats, révèle Jacques Lanxade. Ben Ali a fait réexaminer les contrats de Tunisair.

C’est après cette discussion que plusieurs contrats ont été attribués à des groupes français : Alcatel dans la téléphonie et Airbus. » L’amiral ajoute : « Pour Airbus, c’est Slim Chiboub qui était l’intermédiaire. ». Ces contacts au plus près de la présidence tunisienne garantissaient à Airbus et EADS un sérieux avantage sur son principal concurrent, l’Américain Boeing. Plusieurs responsables du secteur aéronautique tunisien sourient : « Avant, la flotte de Tunisair était majoritairement composée de Boeing. Depuis Slim Chiboub, petit à petit, c’est Airbus qui est devenu majoritaire… » À Tunis, la compagnie publique Tunisair, dans l’œil du cyclone depuis la chute de Ben Ali, a dû s’expliquer sur les commissions empochées par la famille. Les mots du P-DG Nabil Chettaoui, longtemps complice du clan présidentiel, résonnent comme un aveu : « Avec une probabilité de 99,99 %, ces commissions existent. »

Quand Sarkozy atterrit à Tunis en 2008, Alstom fait aussi l’objet de toutes les attentions. Le chef de l’État connaît bien l’entreprise pour avoir participé à son sauvetage. C’était en 2004. Le futur président de la République n’était alors que ministre des Finances. Il avait dû convaincre Bruxelles de valider les aides publiques versées à ce monument de l’industrie française menacé de faillite. Il s’était démené pour qu’Alstom remporte de nouveaux marchés. Y compris en Tunisie…

En 2004, la société en charge des transports publics à Tunis, la Transtu, lance un gros appel d’offres pour le métro de la ville. Coût total : 100 millions d’euros. Alstom remporte la mise et coiffe sur le poteau son principal concurrent, l’Allemand Siemens. La partie s’est, pour l’essentiel, jouée à la régulière : les rames de tramway du Français convenaient mieux aux Tunisiens. Reste l’autre partie du contrat : une dizaine de millions d’euros pour réaliser des travaux d’extension d’une des lignes de métro de Tunis. Cette fois, c’est Siemens qui obtient un avis favorable. Avis transmis, conformément à la procédure, aux plus hautes autorités tunisiennes – pour un contrat de cette ampleur, la présidence avait son mot à dire. Alstom et son partenaire local contestent certains points précis et font pression. Y compris au plus haut niveau. Résultat : la Transtu est priée de revoir sa copie. Et c’est finalement… Alstom qui remporte le morceau.

Au passage, la Banque européenne d’investissement (BEI) qui avait garanti à Tunis d’assurer une partie du financement retire ses billes : « La décision ne tient pas uniquement compte des critères d’évaluation prévus au cahier des charges, explique alors l’institution. (Elle) n’est pas conforme aux dispositions prévues » dans le guide de bonnes pratiques de la BEI. Qu’à cela ne tienne, Nicolas Sarkozy est satisfait. Alstom et la Transtu signent le contrat en janvier 2005 en présence des deux Premiers ministres Ghannouchi et Raffarin. « C’est vrai qu’on a fait beaucoup d’efforts pour Alstom. Et s’il y a eu la moindre faille juridique dans le contrat, on ne l’a pas laissée passer », confirme Jean-Pierre Raffarin.

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Dans l’effervescence de la révolution, en janvier 2011, alors que les langues se déliaient, nous avons pu accéder à une série de documents inédits. Ils prouvent que la France a obtenu de Tunis qu’une nouvelle commande soit attribuée à Alstom sans compétition internationale. L’affaire a été scellée au plus haut niveau, lors d’un tête-à-tête avec Ben Ali a l’occasion de la visite de François Fillon en avril 2009. Le président tunisien en personne, seul habilité à autoriser une telle dérogation, va signer un décret, dispensant la Transtu de passer par un appel d’offres pour la fourniture de seize rames de métro supplémentaires. Sur le document, un tampon spécial a été apposé : « À ne pas publier », peut-on lire. Car, à l’époque, le gouvernement tunisien désapprouve.

Mais « Fillon est allé à Carthage et a annoncé juste après un accord pour un marché de gré à gré, alors que les conditions n’étaient pas réunies. Toute la procédure est douteuse », décrypte un acteur tunisien de la négociation. En échange, Alstom offre un prix défiant toute concurrence (65 millions d’euros). La France propose même un crédit à taux très faible. Selon deux hommes d’affaires tunisiens, deux intermédiaires ont touché dans la transaction une commission : le ministre des Transports tunisien, Abderrahim Zouari – poursuivi depuis pour corruption – et le gendre de Ben Ali, Sakher El Materi. Ce jour-là, les deux compères arrivent et repartent ensemble de la conférence de presse de François Fillon. Alstom a-t-elle accepté un système de commissions ? Malgré les soupçons qui pèsent en Tunisie, l’entreprise a obstinément refusé de répondre à nos questions.

« Dans un grand groupe comme le nôtre, il n’y a pas de commissions, pas d’intermédiaires. On préfère perdre les marchés que d’être entraîné dans un risque quelconque. Nous avons des règles éthiques », affirme Pascal Drouhaud, l’ancien responsable des relations internationales de l’UMP recyclé chez Alstom. Le groupe a un représentant officiel en Tunisie, à la tête de la filiale locale d’Alstom : Hédi Béji. « C’est l’avant-centre d’Alstom. Le n° 10. Celui qui fait les passes. Toutes les grandes boîtes mondiales ou européennes ont de tels facilitateurs », explique un businessman.

Hédi Béji est, selon un de ses collègues, un « homme influent ». Son frère est marié à l’intellectuelle tunisienne Hélé Béji, la sœur du cinéaste Tarek Ben Ammar, descendante de l’épouse de Bourguiba. Hédi Béji est également l’oncle des frères Mabrouk. « Jusqu’à la fin des années 1990, il vendait du matériel électronique. Quand les Mabrouk ont pris leur envol, avec quelques années de décalage, il a été propulsé dans les affaires. Ils l’ont mis dans la téléphonie, comme représentant d’Ericsson. Puis sa fortune est devenue criante, avec une villa magnifique à Carthage d’une valeur de plusieurs millions de dinars », raconte un avocat tunisien. Hédi Béji a manifestement rendu suffisamment de services à la France pour être fait chevalier de l’ordre national du Mérite en novembre 2010, sur le quota du ministre des Affaires étrangères Bernard Kouchner.

Dans sa somptueuse maison avec piscine d’une banlieue chic de Tunis, un homme d’affaires philosophe un soir d’été : « Pourquoi les milieux économiques français ont-ils été si complaisants ? La version soft, c’est que ce silence a été monnayé en contrats. La version hard, ce sont des valises. Du financement politique, grâce aux rétro-commissions sur certains gros contrats. Vous voulez mon avis ? Je pense que c’est un cocktail des deux. » Notre homme n’a que des soupçons, pas de preuves à avancer. Le clair de lune l’inspire. « Quand on y réfléchit, le système était tout de même très bien cadenassé. Vous ajoutez à cela le trio infernal pour la propagande, Hosni Djemmali, Abdelwahab Abdallah et Image 7, et le tour est joué : vous anesthésiez le politique, vous anesthésiez la presse, et c’est fini. Ensuite, on découvre ce qui s’est passé, on dit qu’on ne savait pas, alors que tout ce beau monde passait son temps dans les quartiers chics de la douce banlieue de Tunis… »

Complaisance active, silence coupable. Un cocktail imparable.

Mediapart

LES DESPÉRADOS

Bien. Arrivés à ce point de la première semaine de l’année, si l’on s’arrêtait deux minutes, pour faire fonctionner ce qui nous reste de cerveaux ? Quel est le point commun entre la proposition de Sarkozy aux salariés de SeaFrance, son initiative sur la TVA sociale, et « l’affaire sale mec » ? Toutes trois peuvent paraître individuellement incompréhensibles. Pourquoi tendre aux Calaisiens un piège si grossier ? Est-ce par pur masochisme que l’on propose bruyamment une augmentation des impôts à deux mois des élections ? Pourquoi monter une affaire contre Hollande à propos d’une citation grossièrement tronquée par Le Parisien (qui les accumule, ces jours-ci) ?

Si l’on devait trouver un point commun, c’est celui-ci: l’énergie du désespoir. Tout se passe comme si les aboyeurs du pouvoir, et leur commanditaire évidemment, avaient désormais intégré l’inéluctable défaite, et n’avaient plus d’autre solution que de tenter des sorties désespérées, en défouraillant dans tous les sens, et en espérant le miracle. Miser sur l’apparence grossière du courage. Tenter de crever Hollande sous la mitraille. C’est une petite bande de despérados, qu’il va falloir gérer encore pendant plus de trois mois.Dans cette opération désespérée, ils ne peuvent clairement plus compter sur la complicité consciente de l’élite de l’éditocratie française qui, disons-le, n’est pas épouvantée par l’idée d’une victoire de Hollande. En témoigne la promptitude des convives du déjeuner fatal, mercredi, crème de la crème des éditorialistes de la vieille presse, à voler dès la mi-journée au secours du candidat PS, pour rectifier l’exactitude de ses propos. Mais ils peuvent toujours compter sur l’imbécillité aveugle du système de l’information continue qui, plusieurs heures après ces rectifications, continuait à matraquer de « l’affaire sale mec », à grands coups de bandeaux et de mazerolades moralisantes. De la twittosphère à l’univers de l’info continue industrielle, que relie un fil direct, ce système se prête parfaitement aux opérations orchestrées de saturation par les sales mecs de la Sarkozie, comme nous le montrions hier. Ce n’est sans doute pas très grave pour Hollande, à qui on ne parviendra pas à refaire le coup du « veilli, usé, fatigué », qui contribua à démolir Jospin en 2002. Ce l’est beaucoup plus pour le débat lui-même. Dans un système idéal, le feuilleton de mercredi aurait dû porter sur le brutal renchérissement du coût de l’énergie nucléaire, après le rapport de l’ASN exigeant des milliards d’investissements de sécurité dans les centrales françaises. Reste-t-elle compétitive ? Cela ne plaide-t-il pas pour la relance des énergies de substitution ? On n’en parlera pas. Ou à la Saint Glin Glin.
Par Daniel Schneidermann le 05/01/2012