Section de Gréasque
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14 juillet 2011 : le discours anti-Sarkozy de Raymond Aubrac

ImprimerNicolas Sarkozy a vanté ce mercredi la mémoire de Raymond Aubrac, un de ces « héros de l’ombre qui ont sauvé l’honneur de la France, à un moment où elle semblait perdue », ajoutant :

« Nous avons le devoir d’en maintenir le souvenir vivant au cœur de notre mémoire collective. »

Puisqu’il nous y invite, et que c’est un devoir, participons à cet exercice de mémoire, en retrouvant un souvenir assez récent : le 14 juillet dernier, à la Bastille, une centaine de militants des droits de l’homme étaient réunis pour protester contre la politique sécuritaire du gouvernement.

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Parmi eux figurait Raymond Aubrac, 97 ans, qui a lu l’appel à manifester du collectif Non à la politique du pilori, diffusé dès juin :

« Depuis bientôt un an, les plus hautes autorités de l’Etat s’acharnent à dresser les citoyens les uns contre les autres. Elles ont successivement jeté à la vindicte publique les Roms et les gens du voyage, les Français d’origine étrangère, les habitants des quartiers populaires, les chômeurs et précaires qualifiés d’“assistés”… Elles ont ressorti le vieux mensonge d’une immigration délinquante, elles pratiquent la politique de la peur et de la stigmatisation.

Nous avons manifesté le 4 septembre 2010, dans toute la France, contre ce dévoiement de la République. Aujourd’hui, chacun mesure la terrible responsabilité de ceux qui ont donné un label de respectabilité aux idées d’extrême droite, à la xénophobie, à la haine et au rejet de l’autre. De dérapages verbaux en pseudo-débats, de crispations identitaires en reculs sociaux, la voie a été grande ouverte à une crise démocratique encore plus grave que celle du 21 avril 2002.

Parce que nous sommes attachés aux valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité, nous ne supportons plus que la République soit ainsi défigurée, la laïcité instrumentalisée au service de la stigmatisation de millions de nos concitoyens, la xénophobie banalisée dans les propos de ministres et de députés qui prétendent parler en notre nom à tous. Nous refusons que la peur soit utilisée pour faire reculer nos libertés, que les inégalités soient encouragées par l’injustice fiscale, le recul des droits sociaux et la démolition des services publics.

Nous refusons cette République défigurée ; celle que nous voulons, c’est la République “laïque, démocratique et sociale” que proclame notre Constitution ; celle du 14 juillet 1789, du Rassemblement populaire de 1936, celle enfin du Conseil national de la Résistance. Celle qui s’attache inlassablement à garantir à tous l’égalité en dignité et en droits, l’égale liberté, l’égal respect de la part de ceux qui les gouvernent.

C’est pourquoi nous lançons un appel solennel au rassemblement de toutes et tous, à la mobilisation des consciences pour le retour de cette République que nous voulons plus que jamais libre, égale et fraternelle.

Deux cent vingt-deuxième anniversaire de la prise de la Bastille, ce 14 Juillet est le dernier avant l’échéance présidentielle de 2012. Sachons nous en saisir, nous rassembler pour fêter la République de la meilleure manière qui soit : en appelant nos concitoyennes et concitoyens à faire respecter ses valeurs, aujourd’hui et demain. »

 

Document « rue89 » 11/04/2012

Borloo à Véolia: l’accord secret entre Sarkozy et Proglio

Le PDG de Véolia pourrait être débarqué le 29 février. Henri Proglio, patron d’EDF, aurait arraché l’accord de Nicolas Sarkozy pour faire nommer Jean-Louis Borloo à la tête du géant de l’environnement.

Par ERIC DECOUTY  Libération

Henri Proglio (d) et Nicolas Sarkozy, le 19 janvier 2010 à Saint-Pierre de La Réunion. (© AFP Gérard Cerles)

Entre le grand patron et le Président ce n’était qu’un petit arrangement entre amis. Un donnant-donnant destiné à préserver les intérêts de chacun à la veille de l’élection présidentielle et d’un conseil d’administration décisif. Nicolas Sarkozy et Henri Proglio, le PDG d’EDF, tenaient simplement à ce que leur deal soit frappé du sceau du secret. Au point que même Xavier Musca, le secrétaire général de l’Elysée semble avoir été tenu à l’écart de la «transaction»…

Les faits sont simples. En début de semaine dernière, Nicolas Sarkozy et Henri Proglio se seraient entendus pour qu’Antoine Frérot, le PDG de Veolia, soit débarqué de la société spécialisée dans l’eau, le traitement des déchets et les transports et remplacé par Jean-Louis Borloo, l’ancien ministre de l’Environnement et président du Parti radical. Ils ont même envisagé que l’affaire soit conclue le 29 février lors du conseil d’administration de Veolia. Proglio comptait ainsi reprendre la main sur son ancienne entreprise, et Sarkozy espérait bien gagner en retour le soutien public du leader du parti radical.

Si les termes de l’accord paraissent simples, les coulisses sont beaucoup plus complexes. Proglio, tout d’abord. Longtemps patron de Veolia, il tente d’en garder les commandes lors de sa nomination à la tête d’EDF, fin 2009, grâce d’ailleurs au soutien actif de Jean-Louis Borloo, ministre de l’Environnement. Sa double casquette et sa double rémunération ne résistent cependant pas à la polémique et un an plus tard l’ami du Président, un des principaux convives du Fouquet’s, doit céder la présidence de Veolia à son lieutenant Antoine Frérot. Dès lors les relations entre les deux hommes ne vont cesser de se détériorer. Toujours administrateur, Proglio qui connaît tout d’une entreprise qu’il a modelée, va très vite contester la gestion de son successeur. Frérot, lui, se met en tête de solder le passé et de régler progressivement certains dossiers encombrants laissés par son prédécesseur. La rupture est consommée et, au moment où le groupe des services à l’environnement pourrait afficher 200 millions d’euros de perte, Henri Proglio choisit d’organiser l’éviction d’Antoine Frérot.

Restent les moyens d’y parvenir. Le PDG d’EDF va alors user de son amitié avec Nicolas Sarkozy et Jean-Louis Borloo en même temps que des intérêts stratégiques du président-candidat. Selon nos informations, le dimanche 12 février Proglio et Sarkozy se rencontrent discrètement à l’Elysée. L’objet de la discussion porte sur le sauvetage par EDF de la société Photowatt, l’entreprise de panneaux solaires installée à Bourgoin-Jallieu dans l’Isère. Henri Proglio s’est un peu fait tirer l’oreille pour racheter la société et reprendre près de 350 salariés avant de céder devant l’insistance du chef de l’Etat. Mais ce dimanche, la discussion entre les deux hommes a tôt fait de glisser sur le «cas Borloo». La réaction de l’ancien ministre de l’Environnement à l’interview du Président de la République sur «les valeurs» dans le Figaro Magazine, n’est pas passé inaperçue. Borloo s’est clairement dit en désaccord avec le refus de Nicolas Sarkozy de se prononcer en faveur du mariage gay. Il s’est également déclaré hostile à tout référendum sur le chômage ou l’immigration. «Moi je ne suis pas d’accord », a-t-il dit devant une poignée d’élus de la majorité dans le Nord. Nicolas Sarkozy et Henri Proglio évoquent alors clairement le nom de Jean-Louis Borloo pour prendre la présidence de Veolia, histoire de se «réconcilier» avec un ami.

Mais l’histoire semble s’être vraiment jouée le mardi dernier 14 février, dans l’avion. Proglio et Sarkozy viennent de sceller publiquement la reprise de Photowatt. La petite entreprise iséroise est sauvée et Proglio entend bien remettre le dossier Veolia sur le tapis. En substance le patron d’EDF, propose à Nicolas Sarkozy d’organiser une offensive visant à convaincre un certain nombre d’administrateurs de retirer le pouvoir à Antoine Frérot. Plus concrètement Henri Proglio compte demander la révocation du PDG de Veolia, lors du conseil d’administration du 29 février et faire nommer dans la foulée Jean-Louis Borloo. Dans l’avion du retour de Bourgoin, Proglio plaide auprès de Sarkozy pour un soutien des actionnaires qataris, qui détiennent 5% du capital. Le président de la République a-t-il téléphoné «à ses amis du Qatar, qui ne peuvent rien lui refuser, dès le jeudi», comme l’affirment certaines sources proches du dossier ?… Nul confirmation ne nous a été apportée.

En revanche, les derniers jours de la semaine dernière ont donné lieu à un important lobbying pour convaincre les administrateurs du groupe d’environnement. Alain Minc, proche de Nicolas Sarkozy, aurait au passage été contacté pour «faciliter un certain nombre de rendez-vous.» Toujours selon nos informations, recoupées, au moins cinq membres du conseil d’administration, parfaitement identifiés, auraient rencontré Jean-Louis Borloo, jeudi et vendredi dernier. Parmi eux, Augustin de Romanet, soutien dévoué qui fut son directeur de cabinet au ministère de l’Emploi en 2004.

Sollicités par Libération, plusieurs de ces administrateurs ont confirmé ces rendez-vous, et au moins un d’entre eux aurait exprimé ses plus «froides réserves» quant à «l’opération Borloo.» Reste que ces «rencontres», plus ou moins discrètes, ont largement permis d’éventer le secret, un administrateur étant même convié par Jean-Louis Borloo, vendredi après-midi au siège du Parti radical…

Nul des principaux acteurs de l’affaire ne veut pour autant confirmer les faits. Henri Proglio n’a pas donné suite à notre appel, et Alain Minc s’est contenté de nous répondre qu’on «ne prêtait qu’aux riches». En revanche Jean-Louis Borloo a accepté de s’exprimer plus longuement. S’il dit «tout ignorer» d’éventuels accords entre Nicolas Sarkozy et Henri Proglio, il ne conteste pas certaines rencontres avec des «gens de Veolia». «La seule chose que je peux vous affirmer, dit Borloo, c’est qu’actuellement je suis chassé par deux grands groupes internationaux qui ne sont pas Veolia. Et avec eux, les contacts sont très avancés.» Est-il malgré tout intéressé par la direction du groupe d’Environnement ? «C’est une société que je connais bien en tant qu’ancien ministre. Ils connaissent des difficultés et si j’en crois ce qui se dit, il y a un certain nombre d’actionnaires qui pensent que le groupe a besoin d’un calibre à sa tête ». Serait-il ce calibre ?… Silence !

Quant à la main de l’Elysée derrière son éventuelle nomination: «Vous voulez rire? C’est un groupe avec des procédures strictes. Les choses ne se font pas comme ça. » Jean-Louis Borloo, réfute également tout marchandage de son soutien à Nicolas Sarkozy et glisse une confidence…. «J’ai dit ce que j’avais à dire l’autre jour sur les valeurs. Maintenant, le Parti radical se situe évidemment plutôt dans une famille que dans l’autre… » Bref Nicolas Sarkozy n’a guère de craintes à avoir.

«L’affaire Veolia», quelque soit son issue pourrait-elle marquer la fin de la carrière politique de Borloo ? «J’ai déjà dit que je ne serais plus ministre. Aujourd’hui je m’apprête à passer à autre chose». Une affirmation qui fait rire un de ses amis très proche : «Evidemment qu’il va continuer la politique!»

Enfin, l’entourage du chef de l’Etat, mobilisé hier, par le meeting de Marseille n’a pas donné suite à nos appels.

«Tunis Connection»: le grand business de la corruption sous Ben Ali

Courir après le train manqué et, peut-être, le rattraper… C’est l’exercice auquel se livre Alain Juppé, ces jeudi et vendredi, à l’occasion d’un voyage officiel à Tunis. C’est le premier d’un haut responsable français depuis la mise en place des nouvelles institutions issues de l’élection de l’assemblée constituante, le 23 octobre 2011.

Alain Juppé et Moncef MarzoukiAlain Juppé et Moncef

 

Le ministre français des affaires étrangères ne rencontre pas seulement son homologue Rafik Abdessalem, par ailleurs gendre de Rached Ghannouchi, le leader du parti musulman conservateur Ennahda, qui a largement emporté l’élection (résultats sous l’onglet Prolonger). Il rencontrera les trois acteurs clés de la nouvelle république libre de Tunisie: le président de la République, Moncef Marzouki, le premier ministre, Hamadi Jebali, et le président de l’Assemblée constituante, Mustapha Ben Jaafar.

Un premier déplacement d’Alain Juppé à Tunis, en avril 2011, avait tenté de réparer le spectaculaire crash de Michèle Alliot-Marie lors de la révolution tunisienne, comme de faire oublier le soutien constant de Nicolas Sarkozy, et d’une bonne partie de la classe politique française, à la dictature Ben Ali. La page est-elle pour autant tournée? Certainement pas, même si Alain Juppé, dès avril dernier, à l’occasion d’un colloque sur les révolutions arabes, avait publiquement concédé les égarements coupables de la diplomatie française. «C’est vrai que nous n’avons pas anticipé ce grand mouvement de liberté», déclarait-il alors pour ajouter aussitôt: «Nous hésitons encore entre l’enthousiasme et l’inquiétude.»

Neuf mois plus tard, la méfiance reste forte des deux côtés. En France d’abord, où une bonne partie de l’UMP s’inquiète de la victoire électorale des «islamistes», refusant de considérer les évolutions provoquées par la dynamique révolutionnaire comme les engagements publics pris de longue date par les dirigeants du parti Ennahda. La rhétorique Guéant, jetant dans une même marmite musulmans, islamistes, immigration et extrémismes, est largement relayée au sein du parti présidentiel.

Dernière polémique en date: celle lancée par Bernard Debré contre Moncef Marzouki à la suite des vœux que ce dernier a formulés «à l’adresse du peuple français», et ce à la demande de Mediapart (ces vœux sont à regarder ici et ci-dessus). Evoquant l’élection présidentielle française, le président de la république tunisienne disait souhaiter que «certains politiciens n’utilisent pas trop la carte de l’islamophobie car ce serait vraiment un choix qui n’aurait aucune valeur».

Par ailleurs, dans un long entretien qu’il accordait à Mediapart (à lire ici), Moncef Marzouki expliquait: «L’appui qui a été donné à la dictature tunisienne pendant plus de vingt ans par des hommes et des femmes politiques français, et de très haut niveau, était à la fois blessant, contreproductif, et signe d’une certaine myopie politique. J’espère aujourd’hui que les autorités françaises reverront leurs stratégies politiques pour mieux comprendre ce monde.»

Dans une lettre ouverte largement reprise et discutée dans les médias tunisiens, le député UMP Bernard Debré se livre à ces anathèmes dont il est coutumier: «Là où véritablement la coupe est pleine, c’est quand, il y a quelques jours, vous avez dit aux Français de stopper leur islamophobie ! La France serait islamophobe alors que les mosquées se multiplient, l’État est laïc et garantit par là, la liberté de culte, alors que dans votre pays, une poussée de l’islamisme conduit les femmes à rentrer dans leur foyer, à imposer progressivement la Burqa», etc. (l’intégralité de la lettre est à lire ici et, parmi de nombreuses réactions, celle-ci).

L’incident, même limité, est un symptôme de l’aigreur d’une large partie des responsables français que la révolution tunisienne a surpris la main dans le sac de leurs petites et grandes compromissions. Il est aussi un signe de l’exaspération des autorités tunisiennes. En début de semaine, l’échange s’est fait plus vif lorsque Alain Juppé a fait part de ses inquiétudes. «Ce que nous disons, c’est que nous serons vigilants sur le respect d’un certain nombre de principes, l’État de droit, le respect de toutes les minorités, religieuses en particulier, le respect du statut de la femme, et c’est le message que j’adresserai à nos amis tunisiens», déclarait-il mardi sur I-télé. Et le ministre français de lier les aides financières à la Tunisie au respect de «ces principes».

Il l’avait déjà affirmé à l’automne 2011 ce qui lui avait valu une réplique cinglante de Rached Ghannouchi: «Nous n’avons pas besoin d’une telle parole pour respecter les droits de l’Homme. Cela fait partie de nos valeurs et de notre religion et les Tunisiens n’acceptent pas les aides conditionnées.»

Cet état des lieux ne place pas la France en excellente posture au moment où d’autres pays tentent eux aussi d’accompagner la révolution tunisienne. La veille de la visite d’Alain Juppé, l’ambassadeur américain à Tunis a longuement rencontré le ministre tunisien des affaires étrangères. On se souvient du soutien rapide et actif accordé par l’administration américaine à la jeune révolution et ce, bien avant la chute de Ben Ali. Au lendemain de la visite d’Alain Juppé, c’est le ministre allemand des affaires étrangères qui effectuera à son tour une visite de deux jours. Les Italiens sont, eux, déjà passés par Tunis.

 

Car outre la politique, l’enjeu central est aussi celui de la relance d’une économie aujourd’hui quasiment à l’arrêt. La France pourrait être l’acteur principal de ce processus, pour avoir été tout au long de la dictature Ben Ali, le premier partenaire commercial et premier investisseur dans ce pays. Alain Juppé évoquera plusieurs dossiers en souffrance. En souffrance parce que plombés par les compromissions et affaires de corruption avec les différents clans du groupe Trabelsi-Ben Ali.

 

Ce passé où se mêlent cynisme, aveuglement politique, compromissions, affairisme et corruption, deux journalistes de Mediapart l’explorent méthodiquement dans un livre,Tunis Connection, qui paraît ce 5 janvier aux éditions du Seuil. Dès son lancement en 2008, Mediapart avait accordé une large place à la Tunisie (ce qui nous avait valu d’être interdit dans ce pays). Depuis janvier 2011, nous avons intensifié cette couverture, suivant pas à pas la chute de Ben Ali et la première des révolutions citoyennes et démocratiques arabes. Notre collaborateur Pierre Puchot a publié un livre, en avril 2011, Tunisie, une révolution arabe (lire ici).

Dans Tunis Connection, Lénaïg Bredoux et Mathieu Magnaudeix reconstituent le détail des liens politiques et d’affaires d’une partie des «élites» françaises – intellectuels et journalistes compris – avec le régime Ben Ali. Plus de cent entretiens ont été conduits qui dessinent le paysage accablant d’une France accommodante et ignorante. Ignorante du peuple tunisien d’abord, et des opposants qui envers et contre tout tentaient de résister au régime.

Interrogé, Henri Guaino l’admet dans ce livre: «On a sous-estimé l’usure du régime.» Jean-Pierre Raffarin parle lui d’une«erreur de jugement national». Mais le “miracle économique” tunisien tant vanté par nos responsables a permis aux groupes français de s’implanter largement dans ce pays. Et ils l’ont fait au prix d’une corruption qu’ils ont eux aussi contribué à généraliser. Ce sont aussi ces affaires que doit aujourd’hui gérer le nouveau pouvoir tunisien et dont il ne manquera pas de discuter avec Alain Juppé.

Pour l’illustrer, nous publions ci-dessous en bonnes feuilles et en exclusivité, dans les pages suivantes, le chapitre 9 de Tunis Connection, intitulé «Les affaires sont les affaires».

Chapitre 9. Les affaires sont les affaires

En septembre 2005, l’ouverture de l’hypermarché Géant de Tunis fait la une de la presse. Rien n’est trop beau pour le plus grand centre commercial du pays. Sauf que… le 15 janvier 2011, sitôt Ben Ali parti, le Géant et sa galerie marchande sont incendiés et pillés. Dans plusieurs villes du pays, d’autres enseignes sont saccagées. Leur point commun ? Presque toutes sont françaises ; elles s’appellent Monoprix, Géant ou Bricorama. Ailleurs, on « dégage » les patrons. Un des premiers à devoir quitter son poste dirige l’assureur Star, filiale du français Groupama. Pour faire des affaires en Tunisie, il fallait souvent pactiser avec la famille. Les entreprises françaises se sont pliées aux règles sans états d’âme. Orange, Sodexo, Société Générale, Groupama, Suez, Renault, Monoprix, Bricorama, Havas : la liste des groupes ayant frayé avec le clan est impressionnante. Avec une prédilection marquée pour les ambitieux gendres de Ben Ali.

Un « paradis fiscal » et social

Un grand silence gêné. Au mieux, un communiqué laconique. Les groupes français n’aiment pas parler de leur présence en Tunisie. « Nous ne faisons pas de politique », dit leur service de presse. Un peu court… Pendant des années, le pays a été une aubaine pour les entreprises étrangères en quête de main-d’œuvre bon marché. Ben Ali leur a déroulé le tapis rouge avec un droit du travail sur mesure, peu d’impôts et de grandes vagues de privatisations d’entreprises publiques, encouragées par les institutions internationales comme le FMI.

La France en a profité à plein, conservant son rang de premier partenaire économique de la Tunisie depuis l’indépendance du pays. Les 1 200 entreprises françaises emploient 100 000 salariés. Bien souvent, il s’agit de PME qui ont délocalisé leur activité dans les zones offshore créées dès les années 1970. Elles réexportent leur production libre de taxes, transfèrent les bénéfices sans problème, ne paient pas d’impôt sur les sociétés pendant dix ans, principe qu’il suffit de contourner en créant une nouvelle société quand le délai expire. « Un vrai paradis fiscal », constate un homme d’affaires.

 

Téléperformance à Ben Arous, 1200 salariésTéléperformance à Ben Arous, 1200 salariés© MM

Téléperformance a prospéré grâce à l’offshore. Le leader français des centres d’appel emploie 4 700 Tunisiens. En 2006, Ben Ali décore le fondateur Jacques Berrebi « pour la création de valeur générée en Tunisie », l’élève au rang d’officier de l’ordre du Mérite national. Au centre Téléperformance de Ben Arous, dans la banlieue de Tunis, les jeunes hommes et femmes qui répondent au téléphone pour Orange, SFR, Free, Numericable, Les 3 Suisses ou La Redoute, sont surdiplômés. « Moi, je suis prof de philo, raconte Lamjed Jemli, secrétaire général du syndicat de Téléperformance. Parmi mes collègues, il y a des médecins, des ingénieurs, des  » maîtrisards ». » Une main-d’œuvre qualifiée, francophone, payée 1,50 euro de l’heure. Sacrée aubaine pour les entreprises ! « Ici, les salaires sont bas et le travail est flexible. Si, avec la révolution, le CDI devient la norme, des entreprises vont partir », s’émouvait la mission économique de l’ambassade de France juste après la chute du régime.

 

Jusque-là, le Medef, dont le Premier ministre tunisien est l’invité d’honneur de l’université d’été en 2008, avait toujours encouragé les patrons à délocaliser. « Il n’a jamais considéré la Tunisie comme un pays à risque », confirme l’avocate Samia Maktouf, qui a conseillé des entreprises françaises souhaitant s’implanter en Tunisie. L’organisation patronale française entretenait d’ailleurs une relation sans nuages avec son homologue, l’Utica, dont le président de l’époque, Hédi Jilani, a marié deux de ses filles avec un Ben Ali et un Trabelsi. Selon plusieurs hommes d’affaires, Jilani, démis après la révolution, servait même d’intermédiaire pour des entreprises françaises désireuses de délocaliser. « Nous avons été soutenus aveuglément depuis Chirac. Quoi que nous fassions, c’était beau. La France a joué ce rôle parce que c’était payant pour ses entreprises », tance Mohammed Ben Sedrine, qui a remplacé Jilani à l’Utica.

Pour faciliter leur implantation, certaines PME se sont même associées avec un membre du clan. Plastivaloire, spécialiste de l’injection plastique originaire de Touraine, s’est acoquiné avec Slim Zarrouk, un gendre du président, pour construire son usine à Sousse. Newrest, un groupe toulousain, a profité de la privatisation de la filiale restauration de la compagnie aérienne Tunisair et investi aux côtés de Belhassen Trabelsi, le beau-frère de Ben Ali. Pas de chance, la société a été renationalisée après la révolution. Le secrétaire d’État au Commerce extérieur, Pierre Lellouche, a dû s’occuper en personne de ce dossier sensible lors de sa visite, en mars 2011.

Les membres du clan avaient surtout jeté leur dévolu sur les très lucratifs deals internationaux. Entre les différentes branches de la famille, la guerre faisait rage. « Les Mabrouk et les Trabelsi se livraient à une bataille terrible pour les alliances internationales. C’était le gage de leur survie politique. Plus ils étaient alliés avec des grands groupes, plus ils étaient protégés », explique Faouzi Mahbouli, homme d’affaires devenu opposant après s’être fait rouler par Imed Trabelsi, le neveu de Leila Ben Ali. Si certaines sociétés étrangères comme McDonald’s ont refusé de s’associer avec le clan et ont renoncé à s’implanter en Tunisie, bien des groupes français n’ont pas eu ces pudeurs. Avec l’assentiment des autorités françaises.

Le journaliste tunisien Ridha Kefi se souvient d’une discussion avec l’ambassadeur Pierre Ménat : « Il m’a répondu : c’est du business, les entreprises françaises s’allient avec qui elles veulent, l’ambassade les accompagne. » Tant pis pour les principes. La corruption en Tunisie avait gangréné les milieux d’affaires, les commissions étaient monnaie courante. « Au-dessous de 1 à 2 millions de dinars – entre 500 000 et 1 million d’euros -, cela se passait dans une relative transparence. Au-delà, c’était de l’alchimie », explique un patron tunisien. Y compris pour les groupes étrangers qui avaient souvent recours à des intermédiaires payés à la commission  – c’est fréquent et légal. Mais, dans les gros contrats, il n’est pas rare qu’une partie de la commission soit reversée à un tiers. Et en Tunisie, le tiers appartenait souvent au clan…

Même certains proches du pouvoir vont jusqu’à accuser les groupes étrangers d’avoir largement contribué au système de corruption. « La corruption a détruit le pays, explique ainsi Pierre Besnainou, président de la Fondation du judaïsme français. Or la corruption, c’était les commissions que la France, l’Italie, l’Allemagne, l’Angleterre ou les États-Unis versaient sur des comptes dont on connaissait le destinataire. L’Occident avait les moyens de l’arrêter. Au lieu de cela, il a participé totalement et même encouragé le système. »

Accor, le pionnier

« On a perdu 25 millions d’euros en Tunisie. » À l’entendre, Gérard Pélisson, le cofondateur du groupe Accor, s’est fait rouler comme un bleu. « On a été obligé par exemple de racheter 7 millions d’euros un hôtel pourri qui ne valait strictement rien », raconte-t-il juste après la révolution. Pélisson n’a pourtant pas toujours fait la fine bouche. L’hôtelier s’est implanté en Tunisie dès la fin des années 1970. Invité en Tunisie par Hosni Djemmali, le lobbyiste du régime qui deviendra l’ami des journalistes français, Pélisson rencontre sur les « greens » Habib Bourguiba Junior. Le fils du président tunisien vient d’investir dans un hôtel de Monastir. Accor s’y intéresse. Il en devient le gérant et prend pied en Tunisie, où ses intérêts seront longtemps défendus par le vieux complice Djemmali.

Tozeur, Djerba, Sfax, Hammamet, Sousse, Gammarth : Accor se développe à mesure que le tourisme explose. Gérard Pélisson veut de plus en plus d’hôtels. L’arrivée de Ben Ali ne change rien. À Carthage, Djemmali conserve un appui de poids : Abdelwahab Abdallah, son ami d’enfance, l’éminence grise du président. À la fin des années 1980, Accor participe à la très contestée privatisation des hôtels publics de la chaîne Tanit, à Djerba, Hammamet et Monastir. Tous sont raflés par Djemmali, avec le soutien du groupe français.

Mais bien vite, les ennuis commencent. Le beau-frère du président, Belhassen Trabelsi, lorgne sur le terrain de l’hôtel d’Hammamet. « Pélisson a refusé de le céder. Avec l’aide de son banquier, Trabelsi a dégagé Accor, et pris le terrain de force, avec le soutien de l’État », raconte un témoin. Pariant sans doute sur des lendemains plus profitables, Accor mettra du temps à s’indigner. À chaque visite, Pélisson promet monts et merveilles : il va tripler ses capacités, construire un palais des congrès, bâtir des hôtels sur l’ensemble de la côte. Accor s’associe avec un pool de grandes banques pour gérer une dizaine d’hôtels. Gérard Pélisson est même décoré en avril 2001 des insignes de grand officier de l’ordre de la République par Ben Ali, au cours d’une « réception princière ». Il faudra attendre 2006 pour que le groupe, qui mise désormais sur l’hôtellerie d’affaires, se ravise. « Les contrats de gestion ne nous permettaient pas de gagner de l’argent. Nos loyers étaient trop élevés. Nous avons eu plusieurs contrôles fiscaux, du montant exact de nos gains ! Alors on a décidé de partir », explique Yann Caillère, le directeur général.

Le groupe ne quittera le pays qu’en 2009. Pour mieux y revenir un an plus tard. Le 21 décembre 2010, alors que le régime vit ses derniers jours, Gérard Pélisson annonce à Tunis le retour d’Accor, qui a accepté de gérer un Ibis et un Novotel dans la capitale. Deux établissements qui appartiennent à Ismael Mabrouk, le frère d’un gendre de Ben Ali. « Ce n’est pas à nous de faire la justice. Les avoirs d’Ismael n’ont pas été gelés, au contraire de ceux de son frère », se justifie Accor. Peut-être. Mais les deux frères sont toujours associés…

 

Un appétit d’ogre

Ces dernières années, le clan a surtout profité de vastes opérations de privatisations et fait fortune dans des secteurs soumis à d’importantes autorisations, où leurs passe-droits écrasaient la concurrence. Dans les deux cas, les familles proches du palais se sont rapidement alliées à des groupes étrangers, notamment français. Dans l’industrie automobile d’abord, vraie martingale du clan. Chaque branche de la famille s’était attribué un concessionnaire étranger. En juillet 2010, celui de Peugeot en Tunisie, la Stafim, est vendu à Mehdi Ben Gaied, 22 ans seulement, fiancé de la plus jeune fille de Ben Ali. Pour une bouchée de pain, affirment plusieurs sources. « Nous n’avons ni provoqué ni cherché cette cession », explique Jean-Philippe Imparato, le directeur international. Mais Peugeot ne s’y est pas opposé. Il n’a même pas fait jouer son droit de préemption… « La Stafim existe depuis les années 1940, nous avons une certaine obligation vis-à-vis de nos clients. L’intérêt supérieur de la Stafim est de continuer son exploitation. » Peu importe le partenaire.

Il s’en est aussi fallu de peu pour qu’Artes, concessionnaire tunisien de Renault, soit intégré dans l’orbite du clan. Sauf que son patron, Moncef Mzabi, avait quelques protections à Carthage : c’est un des plus importants financeurs des campagnes électorales de Ben Ali ! C’est d’ailleurs par cet entregent qu’il avait obtenu la concession en 1997. L’ambassadeur Jacques Lanxade alors en poste à Tunis s’en souvient très bien : « Renault est venu me demander quelle était la position de la présidence tunisienne sur les deux ou trois personnes qu’ils avaient repérées pour reprendre la concession. J’ai demandé à Carthage. Rien n’était explicite mais j’ai compris que le nom que j’avais cité convenait… »

Bien plus tard, Lanxade s’est aussi mêlé des imbroglios du concurrent Citroën, qui a changé de main en 2006, pour être attribué à l’homme d’affaires Bassam Loukil, longtemps très proche du pouvoir. « Citroën ne voulait plus travailler avec son partenaire, à cause de créances non payées. Ils ne voulaient même plus donner de concessions. Je suis intervenue, et Lanxade a joué un rôle très important pour que cette affaire n’aille pas à l’arbitrage », raconte l’avocate Samia Maktouf. L’amiral jure n’avoir rien touché en rémunération de ses services.

Le coup de sang de Daniel Bouton

Un dimanche de 2008, le P-DG de la Société Générale, Daniel Bouton, débarque à Tunis. Direction le palais de Carthage. Le banquier est venu taper du poing sur la table. « Monsieur le Président, si ça continue, nous allons partir… », dit en substance le patron français. En cause : l’attitude d’Alya Abdallah, présidente du conseil d’administration de l’Union internationale de banques (UIB), la première banque tunisienne à avoir été privatisée en 2002. La Société Générale a emporté le morceau. Mais pour complaire au Palais, Mme Abdallah, l’épouse du plus proche conseiller de Ben Ali, s’est vue nommer à la tête de l’établissement financier.

Le poste devait n’être qu’honorifique, mais Alya Abdallah a vite exigé de prendre les manettes. Bouton demande sa tête. Il l’obtient. Le patron de la Société Générale avait, il est vrai, quelques moyens de pression : les comptes de l’UIB avaient été maquillés avant la privatisation pour rendre la mariée présentable. En 2006, le cabinet d’audit Deloitte a même refusé de les approuver…

La mésaventure de la « SG » n’a guère échaudé ses compatriotes. Elles ont su se pincer le nez pour continuer à faire des affaires. Natixis et la Société marseillaise de crédit ont investi au capital de la Biat, la banque des frères Mabrouk. Au conseil d’administration de la Banque de Tunisie, le CIC, principal actionnaire, n’a pas eu trop de mal à côtoyer Belhassen Trabelsi. Le frère de Leila Ben Ali a été placé là par… l’incontournable Mme Abdallah, bombardée à la tête de la Banque de Tunisie après son éviction de l’UIB. « La Banque de Tunisie est devenue la banque des Trabelsi », témoigne un homme d’affaires. Les autres actionnaires sont forcés de vendre. Plusieurs administrateurs effarés ont été débarqués. Dont l’économiste Élyès Jouini : « J’ai refusé de suivre la nouvelle direction, et de signer des faux PV de conseil d’administration », témoigne-t-il.

Après la révolution, le Crédit Mutuel, maison mère du CIC, se refuse à tout commentaire. « On n’est pas du genre à accepter des comportements discutables, ce n’est pas l’éthique de la maison », ose un porte-parole. La Banque de Tunisie a pourtant accordé de très nombreux prêts aux entreprises du clan : plus de 130 millions d’euros recensés fin 2010 ! Le Crédit Mutuel a évidemment attendu la révolution pour remplacer en catastrophe Belhassen Trabelsi au tour de table. Quant à la BNP Paribas, elle a financé via sa filiale UBCI les activités de Bricorama, dont Imed Trabelsi avait pris le contrôle, et d’Ennakl, la société d’importation de voitures de Sakher El Materi. « Ennakl est un client historique », affirme-t-on au siège de la banque. À Tunis, le patron de l’UBCI, un ancien conseiller de Ben Ali dont la nomination avait été imposée à la BNP par la présidence de la République, a opportunément fait valoir ses droits à la retraite deux mois après la révolution.

La grande distribution : racket et passe-droits

Avec le boom de la consommation en Tunisie, la grande distribution était en plein essor. Les grandes enseignes françaises ont évidemment flairé l’aubaine, même s’il fallait, pour en profiter, s’associer avec des proches de Carthage. Carrefour a ainsi fait alliance au début des années 2000 avec Nabil Chaibi, homme d’affaires lié à Slim Chiboub, un gendre de Ben Ali. Le géant français a ainsi pu profiter de nombreuses facilités, à commencer par l’obtention de l’immense terrain sur lequel est implanté l’hypermarché Carrefour dans la banlieue de Tunis. Un terrain obtenu grâce à des passe-droits administratifs et à vil prix.

Le groupe Casino, lui, s’est allié avec les Mabrouk. Cette vieille famille de la bourgeoisie tunisoise a tiré le gros lot en 1996, quand son aîné Marouane a épousé Cyrine, la fille de Ben Ali née d’un premier mariage. Les Mabrouk ont alors commencé à bâtir un empire de la distribution. En commençant par Monoprix, filiale de Casino et des Galeries Lafayette, dont la franchise en Tunisie était détenue depuis des lustres par un groupe familial. Pour s’offrir la célèbre marque de supermarchés, les Mabrouk ont actionné certains leviers étatiques pour pousser les propriétaires à vendre. « Une extorsion caractérisée », raconte un homme d’affaires très informé. Finalement, les propriétaires se résolvent à vendre en 1999. Les apparences de la légalité sont sauves.

Après ce coup d’essai réussi, les Mabrouk poursuivent leur association avec Casino. Ils ouvrent, en 2005, le plus gros centre commercial du pays, Tunis City, qui abrite notamment un hypermarché Géant de 12 000 m2. Il sera saccagé le 15 janvier. « Notre partenariat se poursuit avec le groupe Mabrouk », explique un porte-parole. Le centre commercial a rouvert le 15 juillet 2011.

L’enseigne de bricolage Bricorama a, elle aussi, pactisé avec le clan. Les pratiques de l’enseigne ont même conduit au dépôt d’une plainte en France par un homme d’affaires tunisien, Faouzi Mahbouli, devenu depuis une des figures de l’opposition, très actif sur le réseau social Facebook. L’affaire, révélatrice des errements français, mérite d’être racontée. Bricorama s’implante en Tunisie en 2006. Évidemment pas seul, mais avec Faouzi Mahbouli et… Imed Trabelsi, le neveu chéri de Leila Ben Ali. « M. Trabelsi, à l’époque du partenariat, s’imposait comme un des seuls entrepreneurs crédibles et solides du pays », justifie Jean-Pierre Cornillaud, directeur de la franchise chez Bricorama.

La compromission est pourtant allée bien plus loin. Moins d’un an après la signature du contrat, Imed Trabelsi ordonne à Mahbouli de lui céder ses parts, à un prix dérisoire. Bricorama n’a pas bronché… En 2010, Mahbouli, réfugié en France, où il affirme avoir fait l’objet d’une tentative d’assassinat, porte plainte contre Imed Trabelsi et Bricorama pour « extorsion avec menaces et violences, et recel d’extorsion ». Le parquet de Paris a classé l’affaire sans suite en décembre 2010, « comme souvent lorsqu’il s’agissait d’affaires liées à la Tunisie », explique son avocat Thibault de Montbrial. « Bricorama a fait preuve, pour le moins, de complaisance vis-à-vis d’Imed Trabelsi. Son comportement n’honore pas le capitalisme français », ajoute-t-il.

Slim Zarrouk et l’homme à la Rolex

 

Jacques SéguélaJacques Séguéla© Reuters

 

Octobre 2010. Jacques Séguéla, le vice-président d’Havas, est à Tunis. Le célèbre publicitaire toujours bronzé, si fier de sa Rolex, est venu faire la promo de son groupe. Quelques mois avant, la filiale tunisienne d’Havas a été lancée en fanfare. Avec un seul client : Tunisie Télécom, le grand opérateur téléphonique.

L’associé tunisien n’est autre – encore une fois ! – qu’un gendre de Ben Ali : Slim Zarrouk, l’époux de Ghazoua Ben Ali. Le couple détient Havas Tunisie à 51 %, Ghazoua figure en bonne place dans l’organigramme, Zarrouk est président du conseil d’administration. Une affaire de famille. Sur Shems FM, radio privée qui appartient à Cyrine Ben Ali, la sœur de Ghazoua, Jacques Séguéla couvre son partenaire tunisien de louanges. « On a attendu d’avoir un vrai partenaire qui nous dirige, on réussit quand on associe un grand industriel du pays, ce qu’est Slim », dit Jacques Séguéla. En réalité, le publicitaire le connaît à peine. De simples alliés de circonstance. « Le budget de Tunisie Télécom, le deuxième plus gros annonceur du pays, a été servi à Havas sur un plateau », explique un homme d’affaires.

En s’implantant en Tunisie, Séguéla a une idée derrière la tête : il rêve de changer l’image de la Tunisie de Ben Ali. « La Tunisie ne sait pas se vendre », « Votre communication est ringarde », dit-il aux Tunisiens qu’il croise lors de son séjour à l’automne 2010. Au micro de la radio Shems FM, Séguéla martèle : « La Tunisie est mal aimée, mal comprise, mal connue. C’est un des pays du monde qui devrait servir de référence à tous les pays qui sont en train de progresser. […] On ne sait que dire n’importe quoi et ne pas reconnaître ses mérites. » Lors de sa visite à Tunis, Séguéla et l’équipe d’Havas Tunisie élaborent une note destinée aux dirigeants tunisiens. « Notre message était simple : la Tunisie est une marque et doit se dégager de son image très politique », nous révèle le publicitaire. Séguéla, rêvant sans doute de faire mieux qu’Image 7 qui achève alors son contrat, pense déjà à une campagne de communication pour changer l’image du pays. Zarrouk, avec qui il en discute lors de son séjour, est tout à fait d’accord. « On a fait une note, mais par bonheur ils n’ont pas eu besoin de nous : on n’a pas eu de nouvelles parce que les événements sont arrivés », confirme Séguéla.

Après la révolution, les 51% du couple Zarrouk ont été gelés par l’État. Selon Jacques Séguéla, Havas Tunisie a racheté leur part et se retrouve en posture idéale pour profiter d’un marché de la pub en plein essor.

Une affaire en Or(ange)

 

4 mai 2010, Tunis. D. Lombard et M. Mabrouk lancent Orange Tunisie. 4 mai 2010, Tunis. D. Lombard et M. Mabrouk lancent Orange Tunisie.

 

Ce 4 mai 2010, Didier Lombard a enfilé ses plus belles chaussettes orange. Pour le président de l’opérateur télécom français Orange, c’est jour de fête : son entreprise se lance en Tunisie. Sous un portrait de Ben Ali en tenue d’apparat, le patron français fanfaronne aux côtés de son partenaire tunisien, qui détient 51 % d’Orange Tunisie. Évidemment, ce fameux partenaire est encore un gendre de Ben Ali : il s’agit à nouveau de Marouane Mabrouk. L’affaire Orange est un véritable concentré des compromissions françaises avec le régime tunisien. Pour s’implanter, le champion français de la téléphonie a cautionné un montage financier baroque, très avantageux pour le gendre de Ben Ali. Quant à l’appel d’offres, il était largement biaisé.

Retour en 2008. Le gouvernement tunisien lance un appel d’offres pour l’attribution d’une licence fixe, mobile, mais surtout 3G, la toute première du pays. En apparence, le cahier des charges de soixante-dix pages, rédigé par la Banque d’Affaires de Tunisie (BAT), est tout ce qu’il y a de plus régulier. En apparence seulement. Car le deuxième actionnaire de la BAT est la Biat, une banque contrôlée par les frères Mabrouk. Marouane siège même au conseil d’administration ! Un conflit d’intérêts évident qui n’a guère ému Orange. « La composition du conseil d’administration de la banque conseil de l’État tunisien n’est pas une information que nous détenions », explique-t-on ingénument au siège de l’opérateur français. Elle est pourtant tout ce qu’il y a de public.

Mais ce n’est pas tout. L’appel d’offres semble taillé sur mesure pour le consortium formé par Orange et Investec, le holding de Mabrouk. Des clauses techniques excluent sans le dire les autres opérateurs, Tunisie Télécom et Tunisiana… Résultat ? Plusieurs sociétés, dont un opérateur du Golfe et le leader des télécoms en Afrique, ont bien retiré un dossier, mais seuls deux consortiums ont fait une offre ferme : le tandem Orange-Mabrouk et le Turc Turksell… allié à l’incontournable Sakher El Materi, autre gendre de Ben Ali ! Selon nos informations, des émissaires du ministère des Télécommunications ont discrètement conseillé à certains opérateurs locaux de ne pas soumissionner. En juin 2009, Mabrouk et Orange emportent le morceau pour 130 millions d’euros.

Le Franco-Tunisien Hakim El Karoui, banquier d’affaires chez Rothschild et ami de Mabrouk, conçoit le montage financier. Talan, la société fondée par son ami Mehdi Houas, un autre binational qui deviendra ministre du Tourisme après la révolution, est chargé de l’assistance technique. Le schéma capitalistique imaginé par Karoui se révèle entaché de bizarreries, comme le révèle le site Owni.fr. Au lieu de créer une société ad hoc, le groupe français injecte en effet 93 millions d’euros de cash dans Divona, la société télécom de Mabrouk. De son côté, Mabrouk souscrit à l’augmentation de capital pour 44 millions d’euros.

Pour boucler l’opération, il manque encore plusieurs dizaines de millions d’euros. Qu’importe : via un jeu comptable, les sociétés télécom de Mabrouk vont être valorisées 52 millions d’euros, soit près de onze fois leur résultat d’exploitation, bien au-delà des multiples observés lors de précédentes opérations dans le secteur en Tunisie. Divona (devenue Orange Tunisie) n’avait quasiment pas de capitaux propres fin 2008. Après l’augmentation de capital, sa valeur a littéralement explosé, passant à 265 millions de dinars, soit 130 millions d’euros. Une très belle opération pour Mabrouk. De toute évidence, il s’agissait de récompenser un allié précieux qui a ouvert à Orange les portes du marché tunisien.

En mars 2011, les avoirs de Marouane Mabrouk ont été gelés. Orange Tunisie a été mis sous tutelle. Orange savait pourtant que le terrain était mouvant. Le DG, Stéphane Richard, ne s’était même pas rendu à Tunis pour le lancement : « Richard n’est pas fou : cette affaire s’est bâtie sur un tel panier de crabes qu’il a envoyé Lombard », soupire un cadre, à l’abri du « off ».

Alstom, Airbus : la diplomatie des gros contrats

 

Avril 2008. N. Sarkozy à TunisAvril 2008. N. Sarkozy à Tunis© Reuters

«  Le meilleur des intermédiaires a été Nicolas Sarkozy » : la phrase claque dans l’air d’un bureau de la banlieue de Tunis, suivie d’un silence. L’homme, qui a passé l’essentiel de sa carrière à bâtir des contrats entre les deux pays, sourit et opine de la tête, sûr de son effet. « Le gros business était traité à l’Élysée », confirme un de ses concurrents, rencontré discrètement dans un restaurant de la capitale. Illustration avec la visite de Nicolas Sarkozy en 2008, où le chef de l’État est d’abord venu conclure de très gros contrats pour Airbus et Alstom, deux fleurons de l’industrie française.

 

Pour Airbus, la commande est d’importance. Ben Ali est prêt à acheter 16 appareils pour la compagnie nationale Tunisair. Le montant, au prix catalogue, avoisine les 2 milliards d’euros. Un joli succès pour Airbus qui, en contrepartie, a annoncé l’implantation d’une usine de pièces détachées en Tunisie. Or, sous Ben Ali, il était impensable qu’un tel contrat puisse être signé sans que la famille du président s’en mêle. « Il est des pays où les gouvernements ont un rôle prépondérant dans les choix des contrats », dit pudiquement un cadre d’Airbus.

Selon nos informations, l’avionneur a eu recours à un intermédiaire très proche du Palais, Sakher El Materi, un jeune loup de 30 ans à peine, et gendre du président… « Il a touché environ 70 millions d’euros après l’arrivée de Sarkozy pour le contrat Airbus. Le montant a été payé à la commande, versé à l’une de ses sociétés », affirme un initié. Chez Airbus, on dénonce officiellement des « allégations totalement infondées » : « On n’a aucun lien contractuel avec les gens que vous mentionnez », explique un porte-parole. Mais même l’ancien ambassadeur de France à Tunis, l’amiral Lanxade, confirme que les proches du président tunisien étaient « dans la boucle » des achats d’avions. Jusque dans les années 2000, dit-il, Airbus et sa maison mère EADS avaient eu recours aux services d’un autre gendre, Slim Chiboub, ensuite tombé en disgrâce. « Avant la visite de Ben Ali à Paris en 1997, j’avais dit au président tunisien qu’il était curieux que les grandes entreprises françaises soient écartées des gros contrats, révèle Jacques Lanxade. Ben Ali a fait réexaminer les contrats de Tunisair.

C’est après cette discussion que plusieurs contrats ont été attribués à des groupes français : Alcatel dans la téléphonie et Airbus. » L’amiral ajoute : « Pour Airbus, c’est Slim Chiboub qui était l’intermédiaire. ». Ces contacts au plus près de la présidence tunisienne garantissaient à Airbus et EADS un sérieux avantage sur son principal concurrent, l’Américain Boeing. Plusieurs responsables du secteur aéronautique tunisien sourient : « Avant, la flotte de Tunisair était majoritairement composée de Boeing. Depuis Slim Chiboub, petit à petit, c’est Airbus qui est devenu majoritaire… » À Tunis, la compagnie publique Tunisair, dans l’œil du cyclone depuis la chute de Ben Ali, a dû s’expliquer sur les commissions empochées par la famille. Les mots du P-DG Nabil Chettaoui, longtemps complice du clan présidentiel, résonnent comme un aveu : « Avec une probabilité de 99,99 %, ces commissions existent. »

Quand Sarkozy atterrit à Tunis en 2008, Alstom fait aussi l’objet de toutes les attentions. Le chef de l’État connaît bien l’entreprise pour avoir participé à son sauvetage. C’était en 2004. Le futur président de la République n’était alors que ministre des Finances. Il avait dû convaincre Bruxelles de valider les aides publiques versées à ce monument de l’industrie française menacé de faillite. Il s’était démené pour qu’Alstom remporte de nouveaux marchés. Y compris en Tunisie…

En 2004, la société en charge des transports publics à Tunis, la Transtu, lance un gros appel d’offres pour le métro de la ville. Coût total : 100 millions d’euros. Alstom remporte la mise et coiffe sur le poteau son principal concurrent, l’Allemand Siemens. La partie s’est, pour l’essentiel, jouée à la régulière : les rames de tramway du Français convenaient mieux aux Tunisiens. Reste l’autre partie du contrat : une dizaine de millions d’euros pour réaliser des travaux d’extension d’une des lignes de métro de Tunis. Cette fois, c’est Siemens qui obtient un avis favorable. Avis transmis, conformément à la procédure, aux plus hautes autorités tunisiennes – pour un contrat de cette ampleur, la présidence avait son mot à dire. Alstom et son partenaire local contestent certains points précis et font pression. Y compris au plus haut niveau. Résultat : la Transtu est priée de revoir sa copie. Et c’est finalement… Alstom qui remporte le morceau.

Au passage, la Banque européenne d’investissement (BEI) qui avait garanti à Tunis d’assurer une partie du financement retire ses billes : « La décision ne tient pas uniquement compte des critères d’évaluation prévus au cahier des charges, explique alors l’institution. (Elle) n’est pas conforme aux dispositions prévues » dans le guide de bonnes pratiques de la BEI. Qu’à cela ne tienne, Nicolas Sarkozy est satisfait. Alstom et la Transtu signent le contrat en janvier 2005 en présence des deux Premiers ministres Ghannouchi et Raffarin. « C’est vrai qu’on a fait beaucoup d’efforts pour Alstom. Et s’il y a eu la moindre faille juridique dans le contrat, on ne l’a pas laissée passer », confirme Jean-Pierre Raffarin.

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Dans l’effervescence de la révolution, en janvier 2011, alors que les langues se déliaient, nous avons pu accéder à une série de documents inédits. Ils prouvent que la France a obtenu de Tunis qu’une nouvelle commande soit attribuée à Alstom sans compétition internationale. L’affaire a été scellée au plus haut niveau, lors d’un tête-à-tête avec Ben Ali a l’occasion de la visite de François Fillon en avril 2009. Le président tunisien en personne, seul habilité à autoriser une telle dérogation, va signer un décret, dispensant la Transtu de passer par un appel d’offres pour la fourniture de seize rames de métro supplémentaires. Sur le document, un tampon spécial a été apposé : « À ne pas publier », peut-on lire. Car, à l’époque, le gouvernement tunisien désapprouve.

Mais « Fillon est allé à Carthage et a annoncé juste après un accord pour un marché de gré à gré, alors que les conditions n’étaient pas réunies. Toute la procédure est douteuse », décrypte un acteur tunisien de la négociation. En échange, Alstom offre un prix défiant toute concurrence (65 millions d’euros). La France propose même un crédit à taux très faible. Selon deux hommes d’affaires tunisiens, deux intermédiaires ont touché dans la transaction une commission : le ministre des Transports tunisien, Abderrahim Zouari – poursuivi depuis pour corruption – et le gendre de Ben Ali, Sakher El Materi. Ce jour-là, les deux compères arrivent et repartent ensemble de la conférence de presse de François Fillon. Alstom a-t-elle accepté un système de commissions ? Malgré les soupçons qui pèsent en Tunisie, l’entreprise a obstinément refusé de répondre à nos questions.

« Dans un grand groupe comme le nôtre, il n’y a pas de commissions, pas d’intermédiaires. On préfère perdre les marchés que d’être entraîné dans un risque quelconque. Nous avons des règles éthiques », affirme Pascal Drouhaud, l’ancien responsable des relations internationales de l’UMP recyclé chez Alstom. Le groupe a un représentant officiel en Tunisie, à la tête de la filiale locale d’Alstom : Hédi Béji. « C’est l’avant-centre d’Alstom. Le n° 10. Celui qui fait les passes. Toutes les grandes boîtes mondiales ou européennes ont de tels facilitateurs », explique un businessman.

Hédi Béji est, selon un de ses collègues, un « homme influent ». Son frère est marié à l’intellectuelle tunisienne Hélé Béji, la sœur du cinéaste Tarek Ben Ammar, descendante de l’épouse de Bourguiba. Hédi Béji est également l’oncle des frères Mabrouk. « Jusqu’à la fin des années 1990, il vendait du matériel électronique. Quand les Mabrouk ont pris leur envol, avec quelques années de décalage, il a été propulsé dans les affaires. Ils l’ont mis dans la téléphonie, comme représentant d’Ericsson. Puis sa fortune est devenue criante, avec une villa magnifique à Carthage d’une valeur de plusieurs millions de dinars », raconte un avocat tunisien. Hédi Béji a manifestement rendu suffisamment de services à la France pour être fait chevalier de l’ordre national du Mérite en novembre 2010, sur le quota du ministre des Affaires étrangères Bernard Kouchner.

Dans sa somptueuse maison avec piscine d’une banlieue chic de Tunis, un homme d’affaires philosophe un soir d’été : « Pourquoi les milieux économiques français ont-ils été si complaisants ? La version soft, c’est que ce silence a été monnayé en contrats. La version hard, ce sont des valises. Du financement politique, grâce aux rétro-commissions sur certains gros contrats. Vous voulez mon avis ? Je pense que c’est un cocktail des deux. » Notre homme n’a que des soupçons, pas de preuves à avancer. Le clair de lune l’inspire. « Quand on y réfléchit, le système était tout de même très bien cadenassé. Vous ajoutez à cela le trio infernal pour la propagande, Hosni Djemmali, Abdelwahab Abdallah et Image 7, et le tour est joué : vous anesthésiez le politique, vous anesthésiez la presse, et c’est fini. Ensuite, on découvre ce qui s’est passé, on dit qu’on ne savait pas, alors que tout ce beau monde passait son temps dans les quartiers chics de la douce banlieue de Tunis… »

Complaisance active, silence coupable. Un cocktail imparable.

Mediapart

Sarkozy, plus c’est gros plus ça passe

Nicolas Sarkozy, intervenant à la télévision ce 27 octobre, s’est hissé à la hauteur de lui même. « Plus c’est gros, plus ça passe » : le Président n’a pas dérogé à sa ligne de conduite.

Voici un florilège de ses perles les plus belles, glanées au fil de ses obsessions.

1 – La faute aux 35 heures
C’est devenu une figure imposée du discours présidentiel : si tout va mal dans notre pays, c’est parce que les 35 heures l’on ruiné. Et qu’importe les statistiques !

« Quand en 2001, expliqua-t-il, on a fait cette chose étrange, les seuls au monde, les 35 heures qui ont ruiné la compétitivité du pays, dans le même temps M. Schroeder, pourtant socialiste allemand, faisait l’inverse… »

Les conseillers de Nicolas Sarkozy devraient lire avec plus d’attention les statistiques de l’OCDE, par exemple, avant de transmettre l’argumentaire au président. La vérité est que les Français occupés travaillent annuellement plus longtemps que les Allemands. Cela dure depuis que l’OCDE tient la comparaison à jours, c’est à dire depuis 1993 au moins. Enfin le surcroît de travail annuel des Français, qui atteignait 121 heures en 2001, était encore de 114 heures en 2008, en dépit de la « chose étrange » qui a « mis la pagaïe » dans les usines françaises…

Comment prétendre ré-industrialiser la France, si le diagnostic du déclin industriel est à ce point erroné ?

2 – La faute aux impôts
Nicolas Sarkozy, multipliant les niches fiscales et sociales, a laminé les recettes publiques. Comment justifier cette politique, quand les déficits publics sont montrés du doigt ? Il suffit de dénoncer un excès d’impôts.
« La France, a prétendu le président, est le pays qui a les impôts les plus élevés d’Europe ».
C’est inexact. Quatre pays ont des recettes publiques en proportion du PIB supérieures aux recettes publiques françaises ; ils ont cependant beaucoup moins de chômeurs que la France, en proportion de leur population active.
Quant à l’impôt progressif sur le revenu, il est en France un des plus légers de l’OCDE.

3 – Ma règle d’or
Nicolas Sarkozy cherche depuis des semaines à imposer à l’opposition sa règle d’or : inscrire l’équilibre budgétaire dans la Constitution. Malheureusement pour lui, la perte du Sénat lui interdit une telle révision constitutionnelle.
Qu’à cela ne tienne, il s’est mis d’accord, dit-il, avec ses partenaires européens. La règle d’or ? « Elle est obligatoire en 2012, depuis hier soir ».

S’il est une « chose étrange », c’est bien cela. Depuis quand un accord nuitamment passé à Bruxelles s’impose-t-il le lendemain matin au Parlement français, sans que nul ne lui demande son avis ?
Nicolas Sarkozy devrait relire la Constitution avant d’intervenir à la télévision.

4 – Ma Banque de France

La fatigue due à cet interminable « sommet » européen explique probablement cet ultime dérapage présidentiel, témoin lui aussi de sa prétention à décider de tout, même de ce qui lui échappe :
« J’ai demandé au gouverneur de la Banque de France de recevoir dans les jours qui viennent la totalité des banquiers français pour les interroger sur le plan de recapitalisation qu’ils mettront en œuvre (…). Nous demanderons aux banques françaises que la quasi totalité de leurs dividendes serve à l’augmentation de leurs fonds propres plutôt qu’à la rémunération de leurs actionnaires (…). Le gouverneur veillera à ce que la pratique des bonus et celle des rémunérations rentre enfin dans une pratique normale… »

Le problème est que le statut de la Banque de France, réformé en 1994 lorsque Nicolas Sarkozy était ministre du Budget et porte-parole du gouvernement, stipule expressément ceci :

« Dans l’exercice des missions qu’elle accomplit à raison de sa participation au Système européen de banques centrales, la Banque de France, en la personne de son gouverneur ou de ses sous-gouverneurs, ne peut ni solliciter ni accepter d’instructions du Gouvernement ou de toute personne. »

Au lieu de solliciter indûment le gouverneur, et faire semblant d’agir à travers lui, Nicolas Sarkozy aurait peut-être pu envisager les mesures législatives qui s’imposeraient aux banques – car cela, il le peut.

Par Jean-Pierre Couvrat pour « Déchiffrages »

Nationalité : le « précédent de la gauche » qui n’existait pas

Après le tollé créé par le discours du Président Sarkozy, tout à son délire sécuritaire pré-électoral, il a fallu que le délinquant Hortefeux s’en mêle. Et, comme s’il fallait compléter cette brochette d’UMPistes en mal de voix du FN, Nadine Morano a répondu présente avec le tact et la retenue qui ont fait sa réputation et qui lui ont valu son surnom de « marchande de poisson »… J’espère que le syndicat des poissonnières réagira…

Les propos sont rapportés par Nadine Morano, secrétaire d’Etat à la famille, mardi 3 août, à l’issue du conseil des ministres. Selon elle, Nicolas Sarkozy aurait, à cette occasion, fait référence « à Mme Guigou qui, lorsqu’elle était garde des sceaux, savait très bien que la déchéance de nationalité existait dans notre droit. Elle l’a elle-même renforcée puisque ce décret existe depuis 1998″. « Elle l’avait renforcée, elle ne l’a pas supprimée, a-t-elle poursuivi, puisqu’elle l’avait étendue aux personnes qui font des actes de terrorisme, ce qui est très bien par ailleurs. » 

Deux affirmations qui sont fausses. En 1998, la garde des sceaux a bel et bien fait adopter une loi qui évoquait notamment la nationalité. Mais celle-ci avait deux objets : tout d’abord intégrer au droit français l’interdiction de déchoir un individu de sa nationalité si cet acte avait pour conséquence de rendre la personne concernée apatride (article 23, titre I de la loi du 16 mars 1998, modifiant l’article 25 du code civil), une disposition imposée par plusieurs traités internationaux dont la France est signataire.

Deux erreurs factuelles
Ce texte a également abrogé une disposition existant depuis 1945, et renforcée par la loi no 93-933 du 22 juillet 1993, dite « loi Pasqua ». Celle-ci prévoyait la possibilité de déchoir un individu de la nationalité française « s’il a été condamné en France ou à l’étranger pour un acte qualifié de crime par la loi française et ayant entraîné une condamnation à une peine d’au moins cinq années d’emprisonnement ». Une disposition tombée en désuétude, et qui n’a pas fait l’objet d’une saisine du Conseil constitutionnel, du moins sur ce point précis.

Elisabeth Guigou a confirmé au site 20minutes : « J’ai changé deux choses: un individu ne peut être déchu de sa nationalité que si cela ne le rend pas apatride. Et j’ai fait supprimer le cinquième cas qui permettait de déchoir de sa nationalité un individu ayant été condamné à une peine d’au moins cinq ans de prison pour un délit de droit commun ».

Par ailleurs, Elisabeth Guigou n’a pas étendu la déchéance aux actes de terrorisme. C’est en 1996 qu’a été ajoutée cette possibilité au droit, comme l’avait indiqué l’historien et spécialiste de ces questions Patrick Weil au Monde. Précisément par la loi n° 96-647 du 22 juillet 1996, qui modifie, par son article 12, le même article 25 du code civil, ajoutant qu’un individu peut, après avis du Conseil d’Etat, être déchu de la nationalité « s’il est condamné pour un acte qualifié de crime ou délit constituant une atteinte aux intérêts fondamentaux de la nation ou pour un crime ou un délit constituant un acte de terrorisme ».

A cette époque, le garde des sceaux se nommait Jacques Toubon, et le gouvernement était celui d’Alain Juppé. Le Conseil constitutionnel, saisi de la question, a d’ailleurs validé cette possibilité, en y ajoutant qu’il s’agissait d’une disposition exceptionnelle, et qu’« au regard du droit de la nationalité, les personnes ayant acquis la nationalité française et celles auxquelles la nationalité française a été attribuée à leur naissance sont dans la même situation ».

Samuel Laurent pour « le Monde.fr »

Chômage d’avril : une drôle d’«éclaircie»

Si la catégorie A semble se stabiliser, c’est au profit de l’«activité réduite» qui continue, elle, de croître. Et bizarrement, alors que Nicolas Sarkozy a promis des contrats aidés et des formations aux chômeurs de longue durée, le nombre des inscrits dans les catégories correspondantes baisse !         (suite…)

Bouclier fiscal : le montant moyen restitué s’est élevé à 40.908 euros en 2010

Le bénéfice du bouclier fiscal, qui plafonne les impôts directs à 50 % des revenus, est toujours aussi concentré. Les 1.000 premiers contribuables ont perçu un chèque moyen de 365.000 euros lors de la campagne 2010.

En attendant la suppression du bouclier fiscal, le gouvernement doit encore assumer le bilan médiatique des chèques restitués aux contribuables les plus aisés au titre de la campagne 2010, dont les résultats provisoires viennent d’être transmis aux députés. Quelque 14.443 contribuables ont collectivement reçu 591 millions d’euros au titre du plafonnement de leurs impôts 2010 à 50 % de leurs revenus 2009. C’est, selon ces chiffres provisoires arrêtés en février, un bilan similaire à celui de l’année précédente (586 millions en février 2010). Le bilan définitif s’était élevé à 678 millions d’euros.

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GDF-Suez :la bonne affaire des réseaux gaziers

Albert FrèreLa grande compréhension dont le gouvernement fait preuve à l’égard de GDF-Suez, et de ses actionnaires, ne se dément pas. Après lui avoir confié les clefs du groupe gazier, lui avoir laissé toute latitude sur l’instauration des tarifs, avoir adopté nombre de textes lui facilitant la vie, la puissance publique s’apprête à nouveau à lui donner un coup de main financier.

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Réforme de la taxe professionnelle : 530 millions d’€ pour les professions libérales

Au moment où le gouvernement s’apprête à raboter des niches, les professions libérales vont bénéficier d’un cadeau fiscal inattendu.
Quel coup de maître ! Comment offrir l’équivalent d’un bouclier fiscal invisible à une partie de vos électeurs sans éveiller l’attention des médias ? En réformant la taxe professionnelle !

En effet, dans le cadre de l’instauration de la Contribution économique territoriale (CET) qui remplace la TP, le gouvernement s’apprête à accorder un cadeau fiscal de plus de 500 millions d’euros par an — soit l’équivalent du fameux bouclier fiscal — aux professions libérales (médecins, avocats, notaires, etc.) qui votent traditionnellement à droite. Une mesure qui a échappé à une grande partie de la presse.       (suite…)

Délinquance et immigration: la manipulation statistique de l’UMP

Sur son blog « de près, de loin« , Jean-Louis Bianco réagit aux manipulations statistiques de l’UMP..

Je  vous invite à lire un très intéressant article de Mediapart après les déclarations de Frédéric Lefebvre : c’est ici.
Également, voici une courte revue de presse sur les réactions de la PQR au sondage largement mis en avant par l’UMP :

L’Alsace (André Schlecht)
« Les sondages mesurant la popularité de Nicolas Sarkozy sont tellement médiocres, et depuis tant de mois, que la constatation, par l’institut Ifop, d’une large adhésion au discours du chef de l’Etat sur la sécurité ne peut qu’enchanter l’Elysée et sa majorité. L’enquête révèle surtout qu’à côté d’une quasi unanimité des électeurs de droite, près de deux électeurs de gauche sur trois approuvent aussi la fermeté dans la lutte contre la délinquance et la criminalité. (…) Mais (…) la légitimité ne vaccine pas contre l’excès, ni ne l’excuse. Neutraliser des délinquants ou criminels nomades, par exemple, pose des problèmes spécifiques.      (suite…)