Section de Gréasque
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L’Iran, la bombe et le printemps

C’est la question « triple A » au Proche-Orient : Israël va-t-il attaquer l’Iran ? Depuis quelques semaines, les dirigeants israéliens disent que le temps leur est compté. D’ici neuf à dix mois, la République islamique aura fini d’enterrer ses installations nucléaires. Elles seront à l’abri d’un bombardement israélien. On doit agir avant. La République islamique répond sur le ton du défi : pas peur, venez-y ! « Notre réplique sera dix fois plus dommageable pour les Occidentaux », assure le Guide, l’ayatollah Ali Khamenei, vrai patron du régime.

Les Américains et les Européens exhortent à la patience. Comme les Israéliens, ils sont convaincus que l’Iran veut acquérir la capacité de fabriquer une arme nucléaire.

Mais ils viennent de prendre une nouvelle série de sanctions sans précédent contre Téhéran. Elles organisent le boycottage le plus complet possible des hydrocarbures iraniens, seule ressource du pays. Les Etats-Unis et l’Union européenne veulent qu’on donne à ces mesures le temps de prendre effet.

Devant les étudiants de Science Po, à Paris, la semaine dernière, Alain Juppé, le ministre des affaires étrangères, résume : « Il faut éviter une solution militaire aux conséquences imprévisibles. »

Le calendrier israélien n’est pas que technique, il est politique aussi. Il tient compte de l’opposition du président Barack Obama à un bombardement, du moins pour le moment. Si la presse israélienne évoque le printemps pour un éventuel raid sur les sites nucléaires iraniens, ce n’est pas par hasard.

Le raid devrait avoir lieu avant l’élection présidentielle américaine, le 6 novembre. En campagne, les candidats républicains défendent le principe d’une attaque contre l’Iran. Ils assurent d’ores et déjà le premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, de leur soutien. Ils dénoncent la « mollesse » du président démocrate face à la République islamique.

Slogan martelé par Mitt Romney, le favori des impétrants républicains : « Si vous voulez que l’Iran dispose de l’arme nucléaire, votez Obama ! » Vilain calcul politique prêté, à tort ou à raison, à « Bibi » Nétanyahou : mieux vaut frapper maintenant, avec un Barack Obama qui, ainsi défié et mis sous pression par ses opposants, ne pourra s’opposer à Israël…

Au Monde, le chef de la diplomatie d’un grand pays européen déclare : « Les semaines qui viennent seront cruciales. » Lui aussi réclame qu’on laisse du temps aux sanctions. D’autant que tout indique qu’elles mordent déjà, et profondément.

Depuis octobre, la monnaie iranienne, le rial, a perdu la moitié de sa valeur. L’économie connaît de plus en plus de difficultés. L’envoyé spécial du New York Times à Téhéran décrit une population dans « un état de panique croissant » face « à cette impression d’encerclement, la perspective de la guerre et une situation matérielle toujours plus dégradée ».

L’un des meilleurs experts français des questions nucléaires, Bruno Tertrais, de la Fondation pour la recherche stratégique, assure que les sanctions « ont déjà un effet ». Sur le site Réalité EU, il explique qu’elles ont « ralenti le programme nucléaire » ; elles ont rendu  » l’importation de matériaux et de technologies plus difficile » ; elles ont « allongé le temps nécessaire à l’Iran pour obtenir la bombe ». « Les sanctions cherchent à modifier le calcul fait par les gouvernants iraniens », poursuit Bruno Tertrais. Le coût politique et économique de leur stratégie nucléaire doit devenir exorbitant. Il s’agit de fragiliser la République islamique au point que ses dirigeants se posent la question : sauver la bombe ou le régime ?

Celui-ci, plus que jamais, est sur la défensive. Il est impopulaire à l’intérieur. Il est isolé à l’extérieur. Il est en passe de perdre son allié le plus important dans le monde arabe, la Syrie. Le soutien que Téhéran continue d’apporter à Damas lui vaut l’hostilité de la plupart des Arabes – notamment celle des Frères musulmans égyptiens et tunisiens – et celle, croissante, de la Turquie. Le monde sunnite entend isoler l’Iran chiite et empêcher ce surcroît d’influence que conférerait l’arme nucléaire au vieil adversaire perse.

Signe du malaise et des divisions au coeur de la République islamique, le Guide réplique par un exercice de surenchère anti-israélienne censé resserrer les rangs. Prononçant le sermon de la prière du vendredi à l’université de Téhéran, le 4 février, Ali Khamenei menace Israël : « Le régime sioniste est le vrai cancer de la région, il doit être annihilé et il le sera. »

Si pour Bruno Tertrais, « l’histoire confirme que les sanctions contre l’Iran peuvent être la solution à cette crise nucléaire », d’autres chercheurs ont une opinion différente. L’Américain Robert Pape de l’université de Chicago a compilé des années de sanctions internationales. « Présentées comme une alternative à la guerre, elles n’en sont souvent que le prélude, juge-t-il. Quand elles échouent, et elles échouent le plus souvent, les partisans de la guerre en tirent argument pour passer à l’acte. »

Pour réussir, les sanctions doivent ménager la possibilité d’une négociation. Toute la question est de savoir ce que l’on qualifie d’échec ou de succès, en d’autres termes quelles sont les « lignes rouges » des uns et des autres. La République islamique ne transigera pas sur son droit à l’enrichissement de l’uranium à des fins civiles, les seules qu’elle reconnaît poursuivre ; elle s’est trop engagée, c’est affaire de survie politique pour elle. Selon l’ONU, l’Iran viole ses obligations internationales : il interdit à l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) l’accès à certains éléments de son programme nucléaire. L’AIEA juge qu’une partie du programme ne s’explique que par la volonté de Téhéran d’être en mesure de fabriquer une arme ; mais elle dit ne pas savoir si la décision de fabriquer a été prise ou non.

Pour Israël, la « ligne rouge » est quasiment franchie, du seul fait de l’avancement du programme iranien. Autrement dit, on y est. En revanche, elle ne le sera pour les Etats-Unis que s’il y a début de fabrication d’une arme. On n’y est pas encore.

Partie de poker à trois, tendue, très tendue.
frachon@lemonde.fr

WikiLeaks : Nicolas Sarkozy, « l’Américain »

MM. Bush et Sarkozy à Kennebunkport (Maine), le 11 août 2007.

MM. Bush et Sarkozy à Kennebunkport (Maine), le 11 août 2007.AP/Evan Vucci

L’homme fascine les Américains autant qu’il leur raconte être fasciné par l’Amérique. Il est le « président le plus pro-américain depuis la seconde guerre mondiale ». Depuis longtemps, les diplomates de Washington ont suivi pas à pas, élogieux et enthousiastes, l’ascension de Nicolas Sarkozy « l’iconoclaste », dont ils adorent, selon un télégramme, « le libéralisme, l’atlantisme et le communautarisme ». (suite…)