Section de Gréasque
Section de Gréasque

Scandaleux le comportement de l’UBS

La banque suisse UBS à Zürich. | AFP/FABRICE COFFRINI

A peine cinq jours après sa filiale française, UBS AG, la maison mère du groupe suisse basé à Zürich, a été mise en examen à son tour pour « démarchage bancaire illicite ». Entendus ce jeudi 6 juin par les juges d’instruction, les représentants de la banque se sont en revanche vus signifier le statut de témoin assisté pour les faits de « blanchiments de démarchage bancaire illicite » et « blanchiment de fraude fiscale ». Un statut intermédiaire entre celui de témoin et de mis en examen qui peut évoluer selon l’évolution des investigations des magistrats.

Dans la cadre du contrôle judiciaire qui a été ordonné, une caution de 2,875 millions d’euros a été réclamée. Depuis le mois d’avril 2012, et l’ouverture d’une information judiciaire pour « démarchage bancaire ou financier par personne non habilitée et blanchiment de fraude fiscale et de fonds obtenus à l’aide d’un démarchage illicite, commis en bande organisée » les magistrats du pôle financier cherchent à savoir si la banque a cherché à encourager de riches français à placer des avoirs non déclarés en Suisse.

Une enquête préliminaire avait d’abord été ouverte par le parquet de Paris, en mars 2011, après la transmission par l’Autorité de contrôle prudentiel (ACP), chargée du contrôle des banques, d’une note sur les pratiques commerciales de la banque UBS en France. Celle-ci détaillait notamment l’existence de « carnets du lait » établis entre 2002 et 2007, un système destiné à enregistrer les ouvertures de comptes non déclarés en Suisse réalisées par les commerciaux.

UNE LISTE DE 353 CONTRIBUABLES FRANÇAIS

D’anciens salariés avaient raconté au Monde les pratiques douteuses de la banque. Celles-ci passaient notamment par l’organisation d’événement mondains autour du sport ou de la musique afin d’entretenir le réseau de la banque auprès de la clientèle fortunée et permettant de s’interroger sur l’organisation d’un système d’aide à l’évasion fiscale.

La semaine dernière la filiale française d’UBS avait été mise en examen pour complicité de démarchages bancaires illicites après une longue audition de son PDG Jean-Frédéric de Leusse. Elle aussi était ressortie avec le statut de témoin assisté sur le volet blanchiment. Outre la banque et sa filiale française, trois personnes dont un ancien directeur général d’UBS France sont mises en examen dans ce dossier. Par ailleurs comme l’avait révélé Le Monde, 353 contribuables français soupçonnés d’ avoir fraudé le fisc en ouvrant un compte à l’UBS sont visés nommément à travers quatre demandes d’entraide administrative, adressées depuis décembre 2012 par Bercy aux autorités suisses.

Lire aussi : La lente descente aux enfers d’une banque vénérable (abonnés)

 

Oups, le FMI s’est trompé sur l’austérité

Manifestation, à Lille, le 14 novembre 2012

Manifestation, à Lille, le 14 novembre 2012 (Photo Philippe Huguen. AFP)

Ses effets sur les économies européennes ont été sous-estimés, selon deux économistes de l’institution.

Par DOMINIQUE ALBERTINI  Libération

Que les politiques d’austérité soient mauvaises pour la croissance et l’emploi, c’est désormais admis par la plupart des économistes. Mais qu’elles le soient encore plus qu’on ne le pensait, c’est ce qu’ont découvert deux d’entre eux, et pas les moindres : Olivier Blanchard, un Français chef économiste au FMI, et Daniel Leigh, économiste dans la même institution. Selon eux, l’utilisation d’un mauvais coefficient de calcul a débouché sur une sous-estimation des effets négatifs de l’austérité en Europe.

Les deux économistes détaillent leur thèse dans un article publié le 3 janvier sur le site du FMI, mais dans une rubrique où les textes ne représentent pas la position officielle de l’organisation. «Nous démontrons que, dans les économies développées, une plus forte consolidation fiscale est allée de concert avec une croissance plus faible que prévu, écrivent-ils. Une explication naturelle est que les multiplicateurs fiscaux étaient nettement plus haut que ce que les prévisions estimaient implicitement.»

Le multiplicateur qui divise

Le «multiplicateur» en question est le coefficient reliant l’évolution des dépenses publiques (ou des impôts) au taux de croissance de l’économie. Lorsque ce coefficient est de 0,5, par exemple, cela signifie qu’un point de dépense publique en moins, ou d’impôt en plus, entraîne une baisse de 0,5 point de l’activité. «Il y a deux façons de le calculer, explique Xavier Timbeau, économiste à l’OFCE. Soit en faisant de l’analyse historique, en regardant les liens passés entre les politiques budgétaires et l’activité ; soit en construisant un modèle économique et en étudiant les relations entre ses différents composants. Dans les deux cas, ce ne sont pas des modèles neutres : leur construction comporte toujours une part d’a priori, qui correspondent à des idéologies.»

Or, selon Blanchard et Leigh, le multiplicateur «de crise» pourrait être jusqu’à trois fois supérieur à celui des périodes «normales», utilisé jusqu’à présent. Les deux économistes l’avaient déjà écrit dans le très officiel rapport annuel du FMI, publié en octobre 2012 : «De nombreux documents, dont certains issus du FMI, suggèrent que les multiplicateurs fiscaux utilisés dans les prévisions se situent autour de 0,5. Nos résultats indiquent que ces multiplicateurs se sont en fait situés entre 0,9 et 1,7» depuis le début de la crise. En clair, l’impact de l’austérité serait, selon les cas, de deux à trois fois plus important que prévu.

«Jusqu’à présent, on a appliqué au temps de crise le multiplicateur des périodes normales, explique Xavier Timbeau. Or, dans une crise, tout le monde panique. Les gens ne se conduisent pas de la même façon et personne ne peut anticiper le futur. Par ailleurs, si l’austérité est beaucoup plus récessive qu’on ne le pensait, cela veut aussi dire qu’une politique de relance serait beaucoup plus efficace qu’on ne l’imagine !»

«Il y a deux FMI»

L’article de Blanchard et Leigh a fait réagir l’économiste Paul Krugman, Prix Nobel d’économie 2008. «Le FMI était moins enthousiaste vis-à-vis de l’austérité que les autres grands acteurs, rappelle-t-il sur son blog. Si lui-même dit qu’il s’est trompé, cela signifie que tous les autres […] se sont encore plus trompés. Et il a le mérite de vouloir repenser sa position à la lumière des faits. La véritable mauvaise nouvelle, c’est que bien peu d’autres acteurs font la même chose. Les dirigeants européens, qui ont créé des souffrances dignes de la crise de 1929 dans les pays endettés sans restaurer la confiance financière, persistent à dire que la solution viendra d’encore plus de souffrance.»

Ne pas déduire, cependant, que le FMI remet en cause l’austérité dans son principe. Comment le pourrait cette institution qui a participé, notamment, à l’élaboration du très sévère programme grec ? C’est plutôt l’intensité des politiques d’austérité que remet en cause le Fonds, puisque leurs effets se révèlent plus importants que prévus. Cela rejoint d’ailleurs la position officielle du FMI : sa directrice générale, Christine Lagarde, réitère régulièrement ses appels à des trajectoires plus «douces» de diminution de l’endettement et du déficit budgétaire.

«Il y a deux FMI, la tête et le corps, estime cependant Xavier Timbeau. En Grèce, c’est lui le plus ferme sur l’austérité, encore plus que la Commission et que la BCE. Quoi que disent Blanchard ou Lagarde, sur le terrain, le Fonds applique le plan décidé entre le pays et ses créanciers. Il faudra du temps pour que le changement infuse dans l’institution et en Europe. Il y a aussi le risque qu’il reste confiné dans les hautes sphères du FMI, sans percoler vers le terrain.»

L’Europe semble d’ailleurs s’engager dans cette direction. Fin 2012, la Grèce a ainsi obtenu un délai supplémentaire de la part de ses créanciers. Et si le gouvernement français s’accroche obstinément à son objectif de 3% de déficit budgétaire pour 2013, auquel il est le seul à croire, c’est en dépit des conseils du FMI et de Bruxelles, qui prônent désormais un «ajustement plus doux» pour le Vieux Continent. Après l’essorage.

Une «approche différenciée» pour la France

Face à un objectif irréaliste de 3% de déficit cette année, Bruxelles et le FMI sont prêts à accorder à Paris un délai supplémentaire.

Par CHRISTOPHE ALIX  Libération  3 janvier 2013

Le gouvernement va-t-il devoir faire le deuil de ses objectifs de réduction du déficit public ? C’est la question de ce début 2013, en raison du décalage entre ses prévisions de croissance et celles de la quasi-totalité des instituts économiques. En effet, à 0,8% de progression du PIB cette année, ce pronostic apparaît exagérément optimiste, au regard de la tendance qui se profile dans une zone euro déjà en récession.

Selon l’Insee, la France débutera 2013 «à l’arrêt» et n’engrangerait au mieux qu’une progression de 0,2% de son PIB d’ici à l’été. Le consensus Forecasts, qui fait la moyenne des anticipations d’une vingtaine d’économistes, n’affiche pour sa part qu’une progression de 0,1% de l’activité cette année. Résultat, plus personne ne pense que la France soit en mesure de de tenir l’objectif de 3% de déficit public à la fin 2013. Selon la Commission européenne et le Fonds monétaire international (FMI), avec une croissance hexagonale deux fois moindre que prévu, le déficit public devrait s’établir, au mieux, autour de 3,5% cette année et n’atteindre la barre fatidique des 3% – le niveau à partir duquel l’endettement commence à refluer – qu’en 2014, avec un an de retard. Sauf à mettre en place un plan de rigueur supplémentaire, hypothèse totalement exclue par l’exécutif.

Rythme. Conscients de la nécessité de ne pas aggraver une politique aux effets déjà délétères, le FMI, et de manière tout aussi surprenante Bruxelles, ont fait savoir dans des termes à peine voilés ces derniers jours qu’ils comprendraient parfaitement que la France adapte en conséquence son rythme de désendettement.

Dans un entretien au Monde à la veille de Noël, le commissaire européen aux Affaires économiques et monétaires, Olli Rehn, recommande ainsi un «ajustement plus doux», en indiquant que c’est la trajectoire de réduction qui importe, et qu’elle est «d’une intensité remarquable» en France. Une manière codée de signifier que si Paris a besoin de plus de temps pour résorber son déficit, c’est négociable, puisque le «pacte permet d’avoir une approche différenciée, selon les spécificités de chaque pays». Et d’inviter l’Eurogroupe à se saisir du dossier dès janvier, tandis que le FMI recommande de «discuter dans un contexte européen plus large de la politique appropriée pour 2013».

Programme révisé.Pierre Moscovici n’a pas jugé utile, dans une interview parue aujourd’hui dans les Echos, de revoir la prévision de 0,8%, tout en précisant : «Nous nous adapterons si cela est nécessaire, en fonction de l’évolution de la conjoncture, nous ne biaiserons pas avec les faits.» Les chiffres seront réexaminés en avril, lorsque la France présentera son programme de stabilité révisé à Bruxelles. «C’est à ce moment-là que nous verrons si cette perspective de croissance est ou n’est pas crédible», expliquait-il récemment, tout en estimant que d’importantes incertitudes pesaient sur l’économie mondiale.

Les mensonges de Jérôme Cahuzac ?

21 décembre 2012 | Par Fabrice Arfi  Mediapart

Pris dans la tourmente, Jérôme Cahuzac peine à contre-attaquer de manière convaincante dans l’affaire du compte suisse, qu’il s’agisse de sa demande ambiguë de levée du secret bancaire adressée à l’UBS ou de ses explications embrouillées concernant un enregistrement dans lequel il reconnaissait, fin 2000, détenir un compte non déclaré.

Face aux démentis répétés du ministre du budget, Mediapart est en mesure de révéler de nouvelles informations qui montrent que Jérôme Cahuzac n’a pas dit la vérité aux plus hautes instances de l’État – Élysée et Matignon –, ainsi qu’à la représentation nationale :

  • Le détenteur de l’enregistrement, dans lequel Jérôme Cahuzac parle de son compte en Suisse, a contacté l’Élysée pour certifier son authenticité. Nous révélons son identité.
  • Dans des mails consultés par Mediapart, Jerôme Cahuzac ne dément jamais l’authenticité de l’enregistrement et évoque même « une mauvaise plaisanterie sortie du contexte ».

Par ailleurs, selon des informations recueillies dans le cadre de notre enquête, la Direction régionale des finances publiques de Paris-Sud fait actuellement des vérifications fiscales approfondies sur le patrimoine du ministre. Ses déclarations d’Impôt sur la fortune (ISF) laissent en effet apparaître de nombreuses anomalies : sous-estimation de son appartement parisien de l’avenue de Breteuil et manquements déclaratifs concernant un prêt paternel et des montres de luxe.

M. GonelleM. Gonelle

Les premières révélations de Mediapart ont provoqué une onde de choc qui a ébranlé l’État jusqu’en son sommet, le Palais de l’Élysée. La scène se passe dans la matinée du samedi 15 décembre. Elle nous est racontée par une source haut placée dans l’administration. Le détenteur de l’enregistrement accidentel dans lequel Jérôme Cahuzac reconnaissait détenir, fin 2000, un compte non déclaré en Suisse (« Ça me fait chier d’avoir un compte ouvert là-bas, l’UBS c’est quand même pas forcément la plus planquée des banques », disait-il notamment à son gestionnaire de fortune, Hervé Dreyfus) décide de sortir du silence. Par le haut.

Il s’appelle Michel Gonelle. C’est un ancien député de centre droit, ancien bâtonnier du barreau d’Agen et ancien maire de la commune de Villeneuve-sur-Lot, poste que lui a ravi Jérôme Cahuzac lors des élections municipales de mars 2001. Il a démenti jusqu’ici être le détenteur de l’enregistrement pour se protéger de « la tempête », rapportent ses proches.

D’après le récit obtenu par Mediapart d’une source officielle, M. Gonelle prend ce 15 décembre son téléphone pour appeler une vieille connaissance, Alain Zabulon, ancien sous-préfet du Lot-et-Garonne, qui se trouve être aujourd’hui le directeur adjoint de cabinet du président de la République après avoir été préfet de la Corrèze. Les deux hommes se sont croisés professionnellement par le passé dans le Lot-et-Garonne, dans ces relations de confiance que peuvent nouer des élus et des fonctionnaires.

Au téléphone, le détenteur de l’une des preuves qui accablent le ministre du budget dans l’affaire du compte suisse raconte tout : comment ce message téléphonique a atterri dans des conditions rocambolesques sur sa boîte vocale, pourquoi il l’a gardé pendant tant d’années sans savoir qu’en faire, pourquoi il décide aujourd’hui de dire la vérité au sommet de l’État… Il révèle aussi avoir confié il y a plusieurs années une copie de cet enregistrement à un haut magistrat de sa connaissance, mais qui n’en a rien fait.

Jérôme Cahuzac à l'Assemblée nationaleJérôme Cahuzac à l’Assemblée nationale© Reuters

Surtout, il jure sur son « honneur » de la parfaite authenticité de l’enregistrement, de l’absence de montage et de l’identité du malheureux correspondant, Jérôme Cahuzac, qui ne savait pas qu’il laisserait ce jour-là un aveu enregistré involontaire. Pour preuve de sa bonne foi, Michel Gonelle propose à son interlocuteur de l’Elysée d’écrire une lettre manuscrite, signée, à l’adresse du chef de l’État en personne, François Hollande, le « premier des magistrats » selon la formule consacrée.

Contacté par Mediapart pour réagir à ces informations, Michel Gonelle a simplement déclaré : « Je ne démens pas. » Il a précisé ne pas vouloir faire d’autres déclarations publiques pour le moment, mais n’exclut pas de prendre de nouvelles initiatives pour que la vérité soit faite dans cette affaire. L’Élysée n’a de son côté pas donné de suite à nos sollicitations.

Ces mails où le ministre ne conteste pas l’enregistrement

Le ministre du budget aura mis deux semaines avant d’apporter un démenti personnel – et pour le moins embrouillé – à l’enregistrement révélé par Mediapart le mercredi 5 décembre. Cela s’est passé mercredi 19 décembre à la faveur d’une rencontre informelle de Jérôme Cahuzac avec des journalistes de France Inter.

« Sur les 3 minutes 40 d’enregistrement, il y a 4, 5 secondes où effectivement ça peut être moi, mais il se trouve que ce n’est pas moi », a glissé le ministre à nos confrères. « Si Médiapart avait une expertise concernant ma voix, vous ne pensez pas qu’il l’aurait sortie ? » a-t-il ajouté, affirmant par ailleurs que son frère, Antoine Cahuzac, ancien patron de la banque HSBC, lui avait confirmé qu’il ne s’agissait pas de lui sur la bande.

Mais à la question de savoir s’il parlait ouvertement d’un montage ou s’il envisageait de déposer plainte pour faux, le ministre est resté muet. Tout comme aucune des deux plaintes en diffamation déposées contre nous par le ministre – une fois devant le parquet, puis une autre devant un juge d’instruction pour les mêmes faits – ne visent l’article de Mediapart révélant l’enregistrement.

Sans compter cette évidence : si M. Cahuzac est certain que son compte suisse n’a jamais existé et qu’a fortiori il n’en a jamais parlé avec quiconque, il n’a pas besoin du témoignage de son frère pour être certain que la voix de l’enregistrement n’est pas la sienne…

© Reuters

La vérité est évidemment ailleurs : Mediapart dit vrai et le ministre le sait. Dans des mails dont nous avons pu avoir connaissance, le ministre n’a jamais contesté l’authenticité de la bande, au contraire. Ainsi, dans un échange daté du 5 décembre, au lendemain de notre premier article qui, pourtant, n’évoquait pas explicitement un enregistrement mais seulement une « trace », Jérôme Cahuzac confie à un interlocuteur de confiance : « La trace serait une bande son enregistrée par un interlocuteur après avoir mal raccroché sur mon portable !… »

Ce vieil ami de Jérôme Cahuzac, apparemment convaincu de la sincérité de celui-ci, lui demande alors s’il s’agit d’un « montage ». Le ministre élude : « Ou une mauvaise plaisanterie sortie du contexte. » « Je n’en ai évidemment aucun souvenir », ajoute M. Cahuzac. Son confident lui répond que c’est « embêtant ». « Embêtant, vraiment ? » relance Jérôme Cahuzac. « Embêtant parce que ça obligerait à des explications, forcément emberlificotées », tranche son ami.

Tous ces échanges sont antérieurs à la révélation par Mediapart de l’enregistrement où M. Cahuzac confie son embarras à son gestionnaire de fortune son embarras.

Depuis la révélation de l’enregistrement, qui ne fait donc à ce jour l’objet d’aucune contestation judiciaire, le cabinet du ministre du budget est mobilisé tous azimuts pour retrouver qui a pu le détenir ou l’écouter ces dernières années. Le 11 décembre, un conseiller de Jérôme Cahuzac, Yannick Lemarchand, alerte ainsi sa hiérarchie sur un certain Gaëtan H., un ancien journaliste qui affirme avoir écouté l’enregistrement en 2005, sans toujours en contester l’authenticité. À aucun moment.

Alors que publiquement, Jérôme Cahuzac se dit d’une grande sérénité depuis l’éclatement de l’affaire, les éléments recueillis par Mediapart montrent au contraire que plusieurs services de l’État ont été mis en branle pour traquer les sources de Mediapart. Ainsi, le 11 décembre, la chef de cabinet du ministre du budget, Marie-Hélène Valente, annonce avoir été prévenue par des sources préfectorales d’un échange téléphonique entre Edwy Plenel, le directeur de Mediapart, et une source – réelle ou supposée – du journal. La chef de cabinet annonce attendre « la copie du rapport officiel » de la police et confie qu’il faut « être prudent dans la remontée d’informations ».

Contacté par Mediapart, Marie-Hélène Valente s’est contentée d’affirmer qu’elle entretenait « des rapports normaux avec les services du ministère de l’intérieur », refusant de confirmer ou démentir nos informations.

Mediapart a pu obtenir en outre la confirmation que, contrairement à ce que « l’entourage » du ministre a affirmé dans Le Journal du Dimanche du 16 décembre, le gestionnaire de fortune de M. Cahuzac, Hervé Dreyfus, celui qui discute avec le ministre de son compte suisse dans l’enregistrement, n’a jamais été client de sa clinique d’implants capillaires. Il est bien celui qui fut chargé, comme l’a écrit Mediapart, de gérer les avoirs (notamment cachés) du ministre. C’est le frère de ce dernier, Antoine Cahuzac, qui le lui a présenté au début des années 1990.

L’administration fiscale enquête sur son propre ministre

Déjà embourbé dans le conflit d’intérêts qui le lie à UBS et qui disqualifie par avance ses démarches auprès de cette banque (voir notre article Affaire Cahuzac : il faut un juge indépendant”), Jérôme Cahuzac se retrouve désormais confronté à une nouvelle situation inconfortable : celle d’un ministre du budget en exercice visé par des vérifications poussées de sa propre administration sur son patrimoine personnel.

D’après les éléments recueillis par Mediapart, la Direction régionale des finances publiques de Paris-Sud enquête en effet depuis quelques jours sur les déclarations d’ISF du ministre, qui présentent de nombreuses anomalies pour les années 2010, 2011 et 2012.

J. CahuzacJ. Cahuzac© Reuters

Parmi les principaux griefs de l’administration fiscale figure la sous-évaluation d’au moins 10 % de l’appartement de l’avenue de Breteuil acheté par le couple Cahuzac en octobre 1994 pour 6,2 millions de francs (945 000 euros). Cet appartement, situé dans l’un des plus beaux quartiers de Paris, à quelques pas des Invalides, a été évalué par M. Cahuzac à environ 9 000 euros du mètre carré pour ces trois dernières années. Trop peu, selon le fisc.

D’autre part, il semble qu’il y ait un “couac” fiscal concernant un prêt paternel de 1 500 000 francs (228 000 euros) qui avait servi à l’achat de l’appartement de l’avenue de Breteuil. Les enquêteurs du fisc ont découvert que le ministre a continué d’inclure ce prêt, qui ne figurait d’ailleurs pas dans la déclaration de succession de Cahuzac père, dans sa déclaration d’ISF jusqu’en 2012, alors qu’il devait être remboursé en… 2001. Cela a pu avoir pour conséquence de réduire de manière fictive le montant de l’ISF de M. Cahuzac.

Le fisc s’étonne également que le ministre n’ait pas inclut dans ses déclarations d’ISF plusieurs montres de luxe, qui auraient été dérobées lors d’un cambriolage début octobre pour un montant de 100 000 euros, selon des informations publiées par Le Parisien. Selon l’entourage du ministre, les objets volés avaient surtout une « valeur  sentimentale ». Le fisc veut désormais en avoir le cœur net.

Enfin, la Direction régionale des finances publiques cherche à obtenir des informations sur le financement d’un autre appartement, toujours avenue de Breteuil, acheté en 2011 pour 400 000 euros, dont 280 000 euros sont couverts par un prêt bancaire. Mais quid des 120 000 euros restants, s’interroge le fisc.

En résumé, l’actuel ministre du budget s’est enfermé dans un déni de la vérité qui le place, et le gouvernement de Jean-Marc Ayrault avec lui, dans une situation intenable. Il n’a cessé de mentir, en gros comme en détail. Sur son patrimoine, ainsi qu’en témoignent les vérifications approfondies actuellement en cours de sa propre administration fiscale. Sur son gestionnaire de fortune, Hervé Dreyfus, présenté comme un simple client de sa clinique, alors que c’est faux.

Et derrière la sérénité apparente du ministre face aux informations Mediapart, présenté comme ses « calomniateurs », s’agitent des services de l’État, notamment de police, qui sont mis en branle pour connaître nos sources, les identifier et les neutraliser.

J. CahuzacJ. Cahuzac© Reuters

Surtout, le ministre du budget, patron de l’administration fiscale, nie avoir eu un compte non déclaré en Suisse tout en ne pouvant contester l’enregistrement de 2000 qui en témoigne par sa propre voix et dont le détenteur est aujourd’hui prêt à revendiquer publiquement l’authenticité. Jérôme Cahuzac le nie, mercredi 5 décembre, devant les députés de l’Assemblée nationale, alors même que, la même journée, dans ses échanges écrits avec ses proches, il ne conteste pas l’authenticité de l’enregistrement de 2000 qui en témoigne, lequel enregistrement à ce moment-là n’a pas encore été rendu public par Mediapart.

Jérôme Cahuzac peut-il continuer de le nier alors que le témoin principal de cette conversation, détenteur de l’enregistrement, s’est lui-même dévoilé auprès du Président de la République, attestant de son authenticité et assumant ses responsabilités ? Est-il encore possible que le budget de la France, ses recettes et ses dépenses, soient sous la responsabilité d’un homme soupçonné d’avoir détenu un compte illicite en Suisse destiné à accueillir des revenus occultes et d’avoir dissimulé à l’administration fiscale une partie non négligeable de ses revenus ?

Ces questions ne sont pas seulement posées au ministre du budget, elles le sont à tout le gouvernement, au premier ministre et au président de la République.

Le cadeau électoral de Moody’s

© AFP/Philippe Huguen

Les responsables de l’UMP en sont pour leurs frais. Ils brandissaient la menace d’une nouvelle dégradation de la note française si le gouvernement persistait dans sa volonté de rétablir la retraite à 60 ans pour ceux qui ont commencé à travailler tôt.

Ce jeudi 24 mai, l’agence Moody’s a indiqué qu’elle maintenait son triple A tout en continuant de l’associer à une perspective négative.

Elle n’a pas voulu se laisser effaroucher par l’annonce, la veille, de Jean-Marc Ayrault, confirmant que le gouvernement prendrait d’ici trois semaines un décret pour appliquer la promesse de François Hollande. Le tout pour un coût annuel de 1 milliard d’euros.

C’est une bonne nouvelle pour le gouvernement mais cela ressemble en même temps à une très courte trêve.

François Hollande et son équipe avaient anticipé l’épreuve et pris langue avec les agences de notation avant l’élection présidentielle pour leur présenter le projet et les convaincre qu’il ne dégraderaient pas le déficit.

La mesure sur les retraites sera financée par une hausse des cotisations des employeurs et des salariés, à charge pour les régimes complémentaires, gérés par les partenaires sociaux, de trouver eux aussi des ressources complémentaire pour faire face à cette nouvelle dépense.

Moody’s s’est laissée convaincre sans être tout à fait dupe. L’agence précise en effet dans son communiqué qu’elle dégradera la note de la France « si le gouvernement ne parvient pas à stabiliser et à réduire le niveau élevé du ratio d’endettement ».

Elle ajoute encore qu’elle attend « après les élections législatives de juin, une vision plus claire du programme gouvernemental ».

Tout cela veut dire qu’elle respecte la trêve électorale mais que le gouvernement devra, après, donner de sérieux gages, alors que les faibles perspectives de croissance rendent contestables ses prévisions de retour à l’équilibre à l’horizon 2017.

François Hollande agit comme François Mitterrand en 1981 : il honore ses promesses électorales pour se donner le maximum de chances de remporter les élections législatives des 10 et 17 juin prochains.

Mais il n’attendra pas deux ans, comme François Mitterrand,  pour prendre le tournant de la rigueur. Il n’en a pas les moyens. C’est dès la fin du mois de juin, une fois rendues publiques les conclusions de l’audit budgétaire confié à la cour des Comptes qu’il devra s’attaquer à la réduction des dépenses et annoncer des hausses d’impôts. Gare à la gueule de bois ! La cure risque d’être très indigeste.

On comprend mieux pourquoi le président de la République se bat tant sur la scène européenne pour tenter de faire progresser l’idée de relance.

Si l’Europe ne met pas un peu de carburant dans la croissance, cela risque d’être très très difficile.

le 19 heures de Françoise Fressoz . Le Monde.fr