Section de Gréasque
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«L’Europe est le seul endroit au monde où l’identité n’est pas un culte mais une question»


Interview Julia Kristeva. Psychanalyste et écrivaine

Par CATHERINE CALVETCÉCILE DAUMAS Libération

Elle le dit elle-même, elle n’entre pas dans les cases. Psychanalyste, sémiologue, écrivaine, Julia Kristeva fait partie de ces rares intellectuels qui déploient une pensée «globale». A l’occasion de la sortie de son livre,Pulsions du temps (Fayard), elle repense, à l’aune de la philosophie, de la littérature ou de la théorie freudienne, tout ce qui secoue la société : les identités, la laïcité, l’universel et le rapport au singulier. Donnant des conférences à Oxford comme à la New School for Social Research de New York, elle croit pleinement que «le multilinguisme européen» peut lever les crispations identitaires. Constatant les limites du «tout-politique», elle estime nécessaire de refonder un humanisme, quitte à faire débat en rebattant les frontières entre politique et religieux. En bonne psychanalyste, ne rappelle-t-elle pas que le besoin de croire, chez l’homme, précède le religieux et finalement le désir de savoir.

Dans votre dernier livre, vous vous présentez comme citoyenne européenne, de nationalité française, d’origine bulgare, d’adoption américaine…

Et je suis presque prête à croire les étrangers qui voient en moi une intellectuelle et écrivaine française ! Depuis presque cinq décennies je vis en exil. Une étrangère. Une «fille qui vient d’ailleurs» ; «I don’t fit», écrit Hannah Arendt. Je dis pour ma part : «Nulle part on n’est plus étranger qu’en France, nulle part on n’est mieux étranger qu’en France.» Je n’appartiens ni aux collèges ni aux académies, je suis en transit à l’université, atypique chez les psychanalystes. Je ne corresponds pas, je ne m’adapte pas. «Etre ou ne pas être» se dit en français «En être ou ne pas en être», ironise Marcel Proust : pas de salut sans appartenance. Mais nous avons développé une forme de pensée spécifiquement européenne qui consiste à problématiser les identités et les appartenances. Je ne suis pas «dedans», je me tiens à la frontière. Dès lors, l’étrangeté – qui est aussi souffrance – devient une chance.

Cette position d’entre-deux a-t-elle influencé votre mode de pensée ?

Impossible d’interroger sans distance. Depuis Platon, et jusqu’à la phénoménologie et la psychanalyse, la vie de l’esprit est une vie «étrangère» qui ne peut éclairer son objet de réflexion qu’en étant autre et extérieure à lui. Dans la Bulgarie totalitaire de mon adolescence, cette position me paraissait évidente : impossible de penser sans être «étranger dans cet étrange pays qu’est mon pays lui-même». Ma mère, qui avait fait des études de biologie, était agnostique ; mon père était croyant, assassiné dans un hôpital où l’on faisait des expériences sur les vieillards, quelques mois avant la chute du mur de Berlin ; et moi, j’étais aux Jeunesses communistes, comme tous les écoliers. Je me suis éveillée dans la période de «dégel» (qui deviendra plus tard une «perestroïka»), de remise en question du marxisme. Nous avons repris la protestation des formalistes et postformalistes russes, ancêtres du structuralisme : l’humain n’est pas seulement déterminé par l’économie et la lutte des classes. Il est un être parlant qui délire, questionne, crée un carnaval de sens et de non-sens, mieux, un kaléidoscope, une polyphonie.

A mon arrivée à Paris, grâce à l’expérience littéraire de Tel Quel avec Philippe Sollers et les séminaires de Barthes et de Lacan, la découverte freudienne s’est imposée à moi. Le mal-être sur fond d’inconscient, le malaise dans la civilisation ne sont pas solubles dans une «solution». La crise endémique actuelle le confirme. Il n’y a pas de solution, mais il est possible de questionner chaque «valeur», «norme» ou «pouvoir», chaque «identité» sexuelle, nationale ou linguistique. C’est à partir de cette réévaluation des désirs, des souffrances, des amours et des haines qu’une reconstruction s’amorce et que des identités provisoires tissent de nouveaux liens. L’homme et la femme en analyse sont des révoltés. «Analyse» signifie une expérience intérieure de décomposition-déstructuration et de recommencement, de renaissance.

Mais l’identité doit aussi être un repère fixe…

L’identité est notre antidépresseur, elle nous est indispensable. «Qui suis-je ?» étant la vraie question, une réponse, forcément provisoire, est nécessaire. La personne qui vient en analyse ne sait pas qui elle est. Blessée, disloquée ou défaite, j’essaie d’entendre sa déshérence sous la revendication d’une identité qui se déclare féminine, masculine, juive, musulmane, catholique, homosexuelle, hétérosexuelle. Cette acceptation de la blessure et du désir indicibles conforte et répare le narcissisme, et permet d’aller plus loin, jusqu’à remettre en question, dans un second temps, les certitudes identitaires elles-mêmes. L’identité est donc un moment incontournable de la constitution de l’humain, mais elle risque de s’ériger en absolu, en dogme. Et, alors, les conflits identitaires dégénèrent en crispations communautaires et guerres de religions.

L’Europe peut-elle répondre à ces crispations ?

L’Europe est le seul endroit au monde où l’identité n’est pas un culte mais une question, non seulement grâce à la pluralité des langues et des cultures, mais aussi à la spécificité de notre héritage grec, juif et chrétien. La culture est le grand atout de l’Europe, pourtant elle ne figure pas dans le traité de Rome : est-elle à ce point une évidence, ou bien l’Europe, sortant en lambeaux de la Seconde Guerre mondiale, a-t-elle eu honte de ses plaies ? Depuis, on multiplie les «programmes» pour le «patrimoine culturel». Mais existe-t-il une culture européenne ? Laquelle ? Après avoir succombé aux dogmes identitaires jusqu’aux crimes, et peut-être aussi parce qu’il a succombé et en a fait l’analyse mieux que tant d’autres, un «nous» européen est en train d’émerger, pour lequel l’identité est une inquiétude questionnante : à contre-courant des certitudes identitaires qui préparent toujours et encore de nouvelles guerres.

Mais les politiques, soumis à l’économie et à la finance, ont perdu de vue la question de la civilisation. Ils ont peur de parler d’Europe dans les campagnes électorales. Les intellectuels, dont certains sont encore prompts à s’engager, se font rares sur le chantier culturel européen. Ils portent une grande responsabilité dans la crise européenne actuelle. En revanche, je soutiens que les peuples européens, les Grecs, les Polonais, et même les Français, bien que tous choqués par la crise qu’ils identifient avec l’Europe, se sentent fiers d’appartenir à sa culture prestigieuse. Un trésor flou et peu rentable qu’ils ne sauraient définir mais qui les définit et fascine aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur de ses frontières. Un désir d’Europe existe en dehors de notre continent, je le constate en Amérique latine, en Chine…

Mais peut-on concrètement construire une identité européenne ?

J’admire mes étudiants européens, une nouvelle espèce d’individus kaléidoscopiques. Par exemple, un jeune Norvégien, en cycle Erasmus, parle anglais couramment, apprend le chinois et prend des cours en français sur le génie féminin. Le multilinguisme n’est plus seulement une utopie, c’est une réalité. Il pourrait être un trait significatif de l’identité européenne en train de se construire.

L’Europe reprend la définition française de la diversité culturelle à l’occasion de la discussion qu’elle mène avec les Etats-Unis sur l’audiovisuel : la culture n’est pas une marchandise comme les autres, et chacun doit pouvoir se reconnaître dans l’exception française.

Dans cet esprit, la traduction des patrimoines nationaux est indispensable, et l’Europe en donne l’exemple, en parlant 25 langues au moins à chaque séance plénière. Le multilinguisme passe par la traduction. Cela représente un coût supplémentaire et beaucoup préfèrent en faire l’économie.

Mais ce souci de singularité est aussi un fleuron de la culture européenne, depuis Duns Scot au XIIIe siècle, qui pensait que la vérité ne réside pas dans les idées abstraites ni dans la matière opaque, mais dans cet homme-ci, dans cette femme-là. Je traduis : le respect de la singularité est l’aboutissement des droits de l’homme. Et le génie de chacun, de chacune, éclate dans sa singularité partagée avec celles des autres. D’où ma conception du féminisme : que le mouvement des femmes n’aboutisse pas à une massification, comme ce fut le cas des autres mouvements émancipateurs qui ont échoué dans la banalisation ou la terreur (tous les bourgeois, tous les prolétaires, tous les tiers-mondistes…), mais favorisent… le génie féminin. Suis-je féministe ? Certainement, version «scotiste».

Il faudrait donc tenir compte des particularités, individuelles ou nationales ?

Oui, mais sans concession. En sachant traduire nos valeurs dans les langues de nos partenaires. A condition de connaître leur culture et leurs valeurs, et de ne pas exporter mais transposer, dans un dialogue permanent. J’ai ardemment défendu une psychanalyste syrienne qui avait étudié la psychologie à Paris-VII : Rafah Nached. Accueillie par des jésuites français et hollandais, elle organisait des thérapies de groupe contre la peur et, en quittant la Syrie pour Paris, elle fut emprisonnée, suspectée d’agir contre le gouvernement. Cette chercheure avait noté que les traductions de Freud déformaient sa pensée car elles utilisaient une langue arabe exprimant la sexualité en métaphores empruntées à la mort. Ses lectures de Corbin et Massignon, Bataille et Lacan lui ont permis de découvrir la mystique arabe du XIIe siècle, qui décrit le lien à Dieu dans un langage amoureux et sensible. Elle a alors décidé de créer un groupe de psychanalystes arabes pour retraduire Freud avec les mots du mystique Hallâj. Voici le formidable exemple d’une double culture et d’un dialogue entre la modernité européenne et un monde arabe rendu à sa complexité souvent censurée. Ou comment être psychanalyste et musulmane. Sans reniement. Où est alors passé l’universel ? Il s’est pluralisé, appelons le «multiversel». C’est un emprunt métaphorique aux cosmologies des astrophysiciens modernes, qui découvrent des galaxies où l’espace n’est pas en trois dimensions et où les lois universelles se déclinent différemment. L’univers ne serait pas «un», mais multivers. Je risque une image : ou bien nous laissons la globalisation uniformiser, ou bien l’universalité des droits de l’homme s’invente autrement. La pensée européenne favorise cette multiversalité. «Traduisons-nous» !

Mais cette séduisante et complexe idée d’universel pluralisé peut-elle devenir un projet politique…

Vous touchez là à l’une des raisons majeures de la crise politique actuelle : la politique gère les situations mais ne résout pas les problèmes. On l’a vu avec la loi sur le mariage pour tous. Elle a ouvert des chantiers immenses : le sens de la famille varie dans l’histoire des sociétés humaines ; la différence sexuelle demeure un problème majeur du pacte social ; la procréation est au zénith de la jouissance sexuelle ; la filiation impacte la capacité de faire sens, etc. La politique peut-elle y répondre ? Nous apercevons ici les limites de ce qu’il faut bien appeler la «religion politique», issue d’une certaine interprétation de la philosophie des Lumières.

Laquelle ?

Je pense à la séparation du politique et du religieux qui structure les Etats démocratiques et les institutions internationales : elle est salutaire et irréversible, elle évite aux démocraties avancées tant d’abus obscurantistes. Mais la ferveur politique, qui a cru résorber le religieux, a explosé au XXe siècle sous la forme du totalitarisme, et se réduit au XXIe à un moralisme compréhensif de la crise économique et financière. En divorçant de la théologie, le politique semble oublier que la dimension éthique hérite, en dernière instance, du Dieu de Spinoza «s’aimant lui-même d’un amour infini», et du «Corpus mysticum» de Kant, où le libre arbitre cherche à «s’unir avec soi-même et avec le tout autre».

La préoccupation éthique n’habite pas moins l’humanité sécularisée, mais elle se réfugie dans l’expérience intérieure et ses manifestations esthétiques, en littérature et dans les arts. Tandis que les sciences humaines en détaillent les logiques anthropologiques et les variantes historiques, et que la psychanalyse tente de reconnaître et de réévaluer l’incroyable besoin de croire comme dimension anthropologique universelle, inséparable du désir de savoir. Le politique gestionnaire à force de juridique a fait apparaître qu’il nous manque une éthique, laquelle, sans oublier ni dénier l’histoire des religions, de la foi et de la théologie, ne saurait se construire qu’en débats avec elle.

Pour cette raison, vous insistez sur la nécessité de refonder l’humanisme…

Balzac écrivait que «rien n’est plus calomnié dans ce bas monde que Dieu et le XVIIIe siècle». Aujourd’hui, je souhaite ajouter : et l’humanisme. On le brocarde, on le réduit à une survivance métaphysique quand on ne le confond pas avec la corruption qui fleurit dans le «droit-de-l’hommisme» ou avec les «systèmes» de «radicalisme sécularisé» (Auguste Comte) ou autre «moraline» (dont parle Nietzsche). De fait, l’humanisme n’existe qu’en tant que processus de refondation permanente de l’éthique, ne se développant qu’à condition de ruptures et d’innovations La mémoire n’est pas du passé : la Bible, les Evangiles, le Coran, le Rigveda, le Tao nous habitent au présent. Pour que l’humanisme puisse se développer et se refonder, le moment est venu de revenir aux codes moraux construits au cours de l’histoire : pour les problématiser en les rénovant au regard des nouvelles singularités. L’Homme majuscule n’existe pas, il n’est ni La «valeur» ni La «fin» suprême. Les hommes ne font pas l’histoire, mais l’Histoire, c’est nous. Et, puisque nous sommes les seuls législateurs, c’est la mise en question de notre situation personnelle, historique et sociale qui nous permet de décider de la société et de l’histoire.

Mais n’est-il pas risqué de repenser la laïcité en regard de l’héritage religieux ?

Un événement s’est produit en Europe au XVIIIe siècle et plus particulièrement en France : la sécularisation. Le fil de la tradition, comme disent Tocqueville et Hannah Arendt, a été coupé. Faut-il rappeler qu’il n’a eu lieu qu’en Europe ? C’est un sommet de l’histoire de l’humanité qui a permis de libérer les esprits et les corps. De là viennent la philosophie de la révolte, les mouvements de libération des classes opprimées, la libération des femmes, l’essor des sciences… Ni Dieu ni maître, et une éthique à refonder sans fin, face aux abus des intégrismes et aux risques de la liberté. Ne réduisons pas ce mouvement, de cette alchimie qu’est la philosophie des Lumières, à une feuille de route pour tous.

Nous devons nous approprier la mémoire des cultures, religions comprises, qui nous précèdent et qui imprègnent les comportements, les mœurs, les discours, les arts et les lettres. Pour éclairer et réévaluer les codes anciens, désamorcer les dogmes intégristes, esquisser des passerelles entre les diversités émergentes, et ainsi seulement amorcer des éthiques partageables. Si l’enseignement de la morale laïque à l’école devait se résumer à une liste de règles à respecter, il trahirait l’esprit d’invention et de créativité que revendique la laïcité, et serait de surcroît un projet pédagogique irréalisable, voué à l’échec. Car il n’y a pas une morale, mais une histoire des morales, de la Grèce antique à la Chine en passant par l’islam, le christianisme, le judaïsme. C’est tout cela que nous ne connaissons plus. Si la laïcité est héritière de Spinoza ou des Lumières, on se doit d’intégrer cette historicité pour se refonder.

Pourquoi accorder une telle place au besoin de croire ?

L’histoire des religions, les sciences sociales, la philosophie, l’histoire de l’art et de la littérature nous sensibilisent aux spiritualités qui nous précèdent. Il faut apprendre aux élèves à interroger ce que leurs parents leur transmettent plus ou moins consciemment, pour qu’ils puissent réévaluer cet héritage, le défendre face à des leaders intégristes, ou le déconstruire. Ne laissons pas la religion aux seuls religieux. C’est une mémoire complexe qui habite les pulsions du temps, et le besoin de croire préexiste aux religions.

Avec Freud, les psychanalystes découvrent dans le psychisme humain une empreinte sensorielle, prélangagière, de la dépendance à la mère, dite «sentiment océanique» : les expériences religieuses en font état à leur façon, dans l’extase. En manque d’autorité, les modernes décrètent que le père a disparu, peut-être. Mais des variantes complexes de la paternité témoignent d’un père «archaïque» qui posséderait les qualités des deux parents, bisexualité psychique oblige : avant Laïos qu’Œdipe tuera, il y aurait un père aimant, qui me reconnaît et que je reconnais, auquel je m’identifie, qui m’investit, que j’investis. Les vieux textes sanscrits décrivent ces états archaïques : «J’investis mon cœur, tu investis ton cœur» – ils célèbrent ainsi la confiance. «Investir» se traduit par «credo» en latin. Nous disons «croyance» mais aussi «créance», «crédit». C’est là-dessus seulement que pourra s’appuyer et se développer le désir de savoir. «J’ai cru et j’ai parlé», dit le psalmiste. Il importe de satisfaire le besoin de croire, pour que sur cette base éclate la curiosité et que le désir de savoir se révolte contre la crédulité. Un exemple de microchirurgie psy pour traiter les parts d’ombre et la déshérence ? Inévitable pour aller à la racine du mal, élucider l’expérience intérieure et ouvrir les impasses d’aujourd’hui.

Oups, le FMI s’est trompé sur l’austérité

Manifestation, à Lille, le 14 novembre 2012

Manifestation, à Lille, le 14 novembre 2012 (Photo Philippe Huguen. AFP)

Ses effets sur les économies européennes ont été sous-estimés, selon deux économistes de l’institution.

Par DOMINIQUE ALBERTINI  Libération

Que les politiques d’austérité soient mauvaises pour la croissance et l’emploi, c’est désormais admis par la plupart des économistes. Mais qu’elles le soient encore plus qu’on ne le pensait, c’est ce qu’ont découvert deux d’entre eux, et pas les moindres : Olivier Blanchard, un Français chef économiste au FMI, et Daniel Leigh, économiste dans la même institution. Selon eux, l’utilisation d’un mauvais coefficient de calcul a débouché sur une sous-estimation des effets négatifs de l’austérité en Europe.

Les deux économistes détaillent leur thèse dans un article publié le 3 janvier sur le site du FMI, mais dans une rubrique où les textes ne représentent pas la position officielle de l’organisation. «Nous démontrons que, dans les économies développées, une plus forte consolidation fiscale est allée de concert avec une croissance plus faible que prévu, écrivent-ils. Une explication naturelle est que les multiplicateurs fiscaux étaient nettement plus haut que ce que les prévisions estimaient implicitement.»

Le multiplicateur qui divise

Le «multiplicateur» en question est le coefficient reliant l’évolution des dépenses publiques (ou des impôts) au taux de croissance de l’économie. Lorsque ce coefficient est de 0,5, par exemple, cela signifie qu’un point de dépense publique en moins, ou d’impôt en plus, entraîne une baisse de 0,5 point de l’activité. «Il y a deux façons de le calculer, explique Xavier Timbeau, économiste à l’OFCE. Soit en faisant de l’analyse historique, en regardant les liens passés entre les politiques budgétaires et l’activité ; soit en construisant un modèle économique et en étudiant les relations entre ses différents composants. Dans les deux cas, ce ne sont pas des modèles neutres : leur construction comporte toujours une part d’a priori, qui correspondent à des idéologies.»

Or, selon Blanchard et Leigh, le multiplicateur «de crise» pourrait être jusqu’à trois fois supérieur à celui des périodes «normales», utilisé jusqu’à présent. Les deux économistes l’avaient déjà écrit dans le très officiel rapport annuel du FMI, publié en octobre 2012 : «De nombreux documents, dont certains issus du FMI, suggèrent que les multiplicateurs fiscaux utilisés dans les prévisions se situent autour de 0,5. Nos résultats indiquent que ces multiplicateurs se sont en fait situés entre 0,9 et 1,7» depuis le début de la crise. En clair, l’impact de l’austérité serait, selon les cas, de deux à trois fois plus important que prévu.

«Jusqu’à présent, on a appliqué au temps de crise le multiplicateur des périodes normales, explique Xavier Timbeau. Or, dans une crise, tout le monde panique. Les gens ne se conduisent pas de la même façon et personne ne peut anticiper le futur. Par ailleurs, si l’austérité est beaucoup plus récessive qu’on ne le pensait, cela veut aussi dire qu’une politique de relance serait beaucoup plus efficace qu’on ne l’imagine !»

«Il y a deux FMI»

L’article de Blanchard et Leigh a fait réagir l’économiste Paul Krugman, Prix Nobel d’économie 2008. «Le FMI était moins enthousiaste vis-à-vis de l’austérité que les autres grands acteurs, rappelle-t-il sur son blog. Si lui-même dit qu’il s’est trompé, cela signifie que tous les autres […] se sont encore plus trompés. Et il a le mérite de vouloir repenser sa position à la lumière des faits. La véritable mauvaise nouvelle, c’est que bien peu d’autres acteurs font la même chose. Les dirigeants européens, qui ont créé des souffrances dignes de la crise de 1929 dans les pays endettés sans restaurer la confiance financière, persistent à dire que la solution viendra d’encore plus de souffrance.»

Ne pas déduire, cependant, que le FMI remet en cause l’austérité dans son principe. Comment le pourrait cette institution qui a participé, notamment, à l’élaboration du très sévère programme grec ? C’est plutôt l’intensité des politiques d’austérité que remet en cause le Fonds, puisque leurs effets se révèlent plus importants que prévus. Cela rejoint d’ailleurs la position officielle du FMI : sa directrice générale, Christine Lagarde, réitère régulièrement ses appels à des trajectoires plus «douces» de diminution de l’endettement et du déficit budgétaire.

«Il y a deux FMI, la tête et le corps, estime cependant Xavier Timbeau. En Grèce, c’est lui le plus ferme sur l’austérité, encore plus que la Commission et que la BCE. Quoi que disent Blanchard ou Lagarde, sur le terrain, le Fonds applique le plan décidé entre le pays et ses créanciers. Il faudra du temps pour que le changement infuse dans l’institution et en Europe. Il y a aussi le risque qu’il reste confiné dans les hautes sphères du FMI, sans percoler vers le terrain.»

L’Europe semble d’ailleurs s’engager dans cette direction. Fin 2012, la Grèce a ainsi obtenu un délai supplémentaire de la part de ses créanciers. Et si le gouvernement français s’accroche obstinément à son objectif de 3% de déficit budgétaire pour 2013, auquel il est le seul à croire, c’est en dépit des conseils du FMI et de Bruxelles, qui prônent désormais un «ajustement plus doux» pour le Vieux Continent. Après l’essorage.

La Cour européenne de justice valide «le secret défense» pour la BCE

 Comment la Grèce a-t-elle fait pour masquer son endettement au moment de son entrée dans l’euro ? De quelles complicités a-t-elle bénéficié ? Nous ne le saurons peut-être jamais. La Cour européenne de justice a rejeté ce 29 novembre la requête présentée en août 2010 par l’agence Bloomberg d’avoir accès à des documents internes de la Banque centrale européenne sur la crise grecque. « Dévoiler ces documents aurait nui à la protection de l’intérêt public, en ce qui concerne la politique économique de l’Union européenne et de la Grèce », a statué la Cour européenne, en donnant raison à la BCE d’avoir refusé de rendre publics certains documents internes.

Au nom de la liberté de l’information, Bloomberg, enquêtant sur la crise grecque, avait demandé d’avoir accès à deux études internes soumises au conseil de la banque. Intitulée L’incidence des échanges hors-marché sur le déficit et la dette publics : le cas de la Grèce, la première étude revenait sur le montage imaginé par Goldman Sachs, qui avait permis à la Grèce d’emprunter 2,8 milliards d’euros à la banque en 2001, au travers de produits dérivés de dettes libellés en dollar et en yen émis par la Grèce. Par la suite, ceux-ci avaient été échangés contre des euros auprès de la Banque centrale européenne.

Grâce à ce mécanisme, la Grèce avait pu cacher une partie de sa dette et intégrer la zone euro. Mais la fraude avait fini par être découverte au début de la crise grecque, à l’automne 2009.

La seconde étude portait sur « la transaction Titlos et l’existence éventuelle de transactions analogues affectant les niveaux de déficit et de dette publics de la zone euro ». Titlos est la structure qui avait été utilisée par la Banque nationale de Grèce pour emprunter auprès de la BCE. Créée en février 2009, celle-ci avait permis à la Banque centrale grecque d’emprunter 5,4 milliards d’euros auprès de la BCE pour les reprêter par la suite au gouvernement grec.

Lorsque la BCE s’était vu demander communication de ces documents, elle avait refusé au motif qu’ils étaient dépassés. L’embarras des instances européennes était d’autant plus manifeste que le sujet mettait en cause son contrôle, la responsabilité de Goldman Sachs et faisait peser le soupçon sur Mario Draghi, pressenti alors pour succéder à Jean-Claude Trichet.

En tant que directeur général au ministère des finances, Mario Draghi n’avait pu ignorer que le gouvernement italien avait eu recours au même subterfuge que la Grèce au milieu des années 1990 pour cacher l’endettement italien. Devenu senior advisor chez Goldman Sachs de 2002 à 2005, il avait alors pour mission « d’aider la firme à développer et exécuter des affaires avec les principales entreprises européennes et avec les gouvernements et les agences gouvernementales à l’échelle mondiale ». Mario Draghi s’est toujours défendu d’avoir trempé dans la fraude grecque, en soulignant que tout cela s’était passé bien avant son arrivée. Et lors de son passage chez Goldman Sachs, il ne s’est occupé que du secteur privé. Sa défense n’a guère convaincu.

Lors du procès, la BCE a expliqué que la publication de ces études pourrait aggraver la crise de la dette souveraine et mettre l’avenir de l’euro en danger. Elles contiennent des suppositions et des hypothèses qui ont été utilisées pour forger des décisions et leur divulgation pourrait menacer la politique monétaire de la BCE, avait alors expliqué un représentant de la Banque centrale.

La Cour européenne de justice a suivi cet argumentaire en tout point. Le jugement reconnaît que « tout citoyen de l’Union et toute personne physique ou morale résidant ou ayant son siège dans un État membre (de l’UE) a un droit d’accès aux documents de la BCE ». Mais, ajoute-t-il, « la BCE est dans son droit de refuser l’accès à un document lorsque, notamment, sa divulgation porterait atteinte à la protection de l’intérêt public ». « Dès lors, poursuit l’arrêt, la divulgation de ces informations présenterait un risque important et grave de tromper fortement le public en général et les marchés financiers en particulier. » Cela « aurait pu avoir des conséquences négatives sur l’accès, notamment de la Grèce, aux marchés financiers, et aurait donc pu affecter la conduite effective de la politique économique de la Grèce et de l’Union ».

Cette décision, regrettent certains experts, souligne le fait que la Banque centrale européenne est dégagée de ses obligations de rendre des comptes et de s’expliquer au moment même où l’institution prend un rôle politique de plus en plus important. « La Cour a tordu les règles afin de légitimer les politiques des institutions européennes et d’aider à stabiliser la région », relève l’allemand Georg Erber, spécialiste de la régulation financière. « Cela révèle implicitement que l’Union européenne était parfaitement informée de ce qui se passait et n’a pris aucune mesure pour éviter la crise. »

29 novembre 2012 | Par Martine Orange pour Mediapart

L’euro-réalisme de François Hollande

Voilà c’est dit. François Hollande a précisé sa vision de l’Europe, mercredi 17 octobre, dans un entretien publié par Le Monde et cinq autres journaux européens.

Enfin ! diront certains, surpris par l’épaisseur du silence présidentiel pendant tout le débat sur le traité budgétaire européen. En fait, le président de la République attendait que le texte soit voté au Parlement pour mettre cartes sur table. Il ne voulait pas risquer de rallumer la guerre des gauches et accroître les défections au sein du groupe socialiste.

Le risque était en réalité limité. Car François Hollande est d’une extrême prudence. Il reste profondément marqué par le référendum de 2005 sur le traité constitutionnel européen qui lui avait valu son plus sévère revers politique : il avait appelé à voter oui et le pays avait majoritairement choisi le non.

Depuis, il en a tiré toute une réflexion sur la place respective de la nation et de l’Europe. François Hollande ne veut pas qu’on puisse l’accuser d’abandonner le thème de la nation à la droite et pire encore à l’extrême droite.

Il ne veut pas que la gauche puisse être soupçonnée par « une sublimation liée à son internationalisme » d’être « dans l’oubli de la nation », comme il l’écrivait déjà en 2006. Donc ce sera la France et l’Europe. Pas la France diluée dans l’Europe. Il refuse le saut fédéral que lui propose la chancelière allemande et défend la vision d’une Europe en cercles, une Europe à la carte, à la fois plus intégrée et plus libre.

Dans sa vision, il y a au centre un noyau dur, la zone euro, qui se consolide autour d’une union budgétaire (en cours), bancaire (en gestation), sociale (inconnue pour le moment au bataillon) et qui ne s’érigera en « union politique » qu’au terme du processus.

On peut supposer que cela prendra un certain temps pour ne pas dire un temps certain. D’autant que la vision française ne colle pas exactement à celle de l’Allemagne : François Hollande veut, comme Nicolas Sarkozy, renforcer le pouvoir de l’Eurogroupe, alors que la chancelière songe davantage à renforcer celui de la Commission européenne.

Autour de ce noyau dur, l’Europe à 27 avec un fonctionnement à géométrie variable : certains pays pourront décider de coopérations renforcées sur certains sujets mais pas sur tous. C’est une sorte d’Europe à la carte à laquelle on demande surtout de ne pas être un facteur de blocage.

La vision de François Hollande n’est plus tout à fait celle de son mentor Jacques Delors : le mythe de l’Europe intégrée a vécu, pulvérisé par l’élargissement, les difficultés économiques et la crise identitaire que traverse le continent.

Elle ressemble davantage à celle que défend à droite Edouard Balladur depuis vingt ans : une Europe des cercles qui acte l’impossibilité de transformer le continent en nation mais tente néanmoins de lui donner une taille critique.

L’euro-réalisme de François Hollande ne fait pas rêver mais ce n’est pas une raison pour le sous estimer. Il est la synthèse de ce que les pro-européens de tous bords en France  peuvent porter et défendre. Par les temps qui courent, c’est déjà beaucoup.

 

Le Monde.fr – Blog de Françoise Frssoz