Section de Gréasque
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A l’Assemblée, un ancien maître d’hôtel révèle les excès du questeur Mallié

© Reuters

Pendant dix-sept ans, Christophe P. a travaillé comme maître d’hôtel à l’Assemblée nationale dans les appartements des questeurs, ces députés particulièrement puissants. Remercié en juin 2012, il a décidé de se défendre, devant le tribunal administratif et les prud’hommes, dévoilant au passage les dérives qu’il a constatées chez « son » dernier questeur, l’UMP Richard Mallié.

Simple contractuel (c’est-à-dire non fonctionnaire), Christophe P. a été remercié en juin 2012 par l’Assemblée, dans des conditions qu’il juge irrégulières. Il vient de saisir la justice administrative pour contester son licenciement et obtenir le « rappel » d’heures supplémentaires non réglées (pour 322 600 euros).

Plus embarrassant pour l’institution : Christophe P. estime avoir été contraint d’exécuter, sous les ordres de Richard Mallié, moult tâches qui débordaient de son contrat avec l’Assemblée et relevaient de la seule vie privée du député, sans le moindre rapport avec ses fonctions de questeur. L’ex-majordome a ainsi engagé une procédure supplémentaire devant le conseil des prud’hommes pour faire reconnaître l’existence d’un contrat de travail bis, en quelque sorte implicite, entre lui et la personne de Richard Mallié. À ce titre, il réclame 276 000 euros de salaires à l’ancien député (battu en juin dernier), ainsi qu’une indemnité pour « dissimulation d’emploi salarié ».

À l’audience prévue en juin, Christophe P. pourra s’appuyer sur ses archives, méticuleusement conservées, dont les agendas de l’ancien questeur, professionnels et privés. S’il rechigne à en faire étalage, il en a dévoilé une partie à Mediapart. Conclusion : de 2007 à 2012, Richard Mallié semble bien avoir abusé des moyens mis à sa disposition par le Palais-Bourbon, notamment son maître d’hôtel, pour mener grand train. Cet épisode prouve – s’il en était encore besoin – l’indigence des contrôles internes au sein du Parlement français.

Il faut dire qu’entre 1995 et juin 2012, Christophe P. a servi dans l’un des lieux les plus secrets du Palais-Bourbon : l’hôtel particulier des questeurs, ces trois députés désignés par leurs pairs pour tenir l’Assemblée (deux de la majorité, un de l’opposition), sortes de « supertrésoriers » qui possèdent à la fois les clefs du pouvoir financier (540 millions d’euros de dépenses annuelles à signer) et administratif (tout le personnel de la maison à gérer). Plusieurs fois par semaine, ils sont contraints de dormir à pied d’oeuvre.

http://www.mediapart.fr/files/media_159/questure-photo.jpgL’hôtel des questeurs à l’Assemblée, sur quatre étages © DR

Le Palais-Bourbon leur réserve donc trois appartements de fonction, divisés en deux zones : d’un côté, une aile privée (avec chambres, salle à manger, etc.) ; de l’autre, des salons cossus que le questeur met à disposition de son groupe politique et de clubs de réflexion, quasi quotidiennement, pour des agapes et séminaires. Pour gérer l’appartement (sur les plans matériel et comptable), chacun bénéficie d’un « chauffeur-maître d’hôtel » personnel.

Au fil de sa carrière, Christophe P. a ainsi partagé la vie d’élus de gauche comme de droite, de Jean-Pierre Kucheida (PS) à Claude Gaillard (UDF), en passant par Patrick Braouezec (PCF). En situation précaire durant dix-sept ans, le majordome a signé six contrats successifs, en vertu d’une pratique étonnante de la part de la maison : chaque élection législative interrompait son contrat, et supposait qu’il se fasse réembaucher.

En juin 2007, Christophe P. a finalement été affecté au service exclusif de l’UMP Richard Mallié (Bouches-du-Rhône), un membre de la Droite populaire, installé au « 4G » (4e étage gauche). Sa rémunération : 3 700 euros brut par mois (plus l’équivalent d’un mois et demi de salaire en indemnités).

Dans l’aile privée du « 4G », sa mission était circonscrite, a priori : réveiller monsieur, concocter ses menus, le servir, changer les linges, etc. Côté salons « publics », il fallait jongler davantage, superviser les repas organisés par les députés (petits-déjeuners, déjeuners, cocktails et dîners), gérer les traiteurs et les commandes de fleurs, planifier les « déménageurs » (chargés d’installer tables et micros), prévoir l’embauche d’« extras » (plongeurs, cuisiniers, chefs de rang), surveiller le protocole, ou réaliser les inventaires (tableaux, argenterie, vaisselle). Et même s’assurer que les horlogers passaient bien, chaque lundi, remonter les sept ou huit pendules.

Passé par les meilleurs établissements parisiens (Maxim’s, Le Ritz ou L’Élysée Lenôtre), Christophe P. a fait le job, avec une certaine fierté. S’il a out noté, photocopié, archivé, c’est non par machiavélisme, mais pour éviter qu’un invité se voie servir le même menu à douze mois d’intervalle.

Aujourd’hui, ces classeurs trahissent les excès de Richard Mallié. Si l’élu n’a commis aucun délit flagrant, il a visiblement dérapé et franchi la ligne jaune, par petites touches, oubliant qu’il servait l’État, et non l’inverse.

Début 2010, par exemple, le député a envoyé son chauffeur à 700 km de Paris, dans sa circonscription, livrer des meubles à plusieurs de ses proches. Le Palais-Bourbon avait à l’époque décidé de brader son « mobilier devenu inutile ou obsolète » : 363 meubles proposés aux députés à prix imbattables. En tant que questeur, Richard Mallié avait la priorité : il a donc préempté un canapé en cuir, une bibliothèque, etc., pour quelques dizaines d’euros à chaque fois. À bord d’un utilitaire loué pour l’occasion, Christophe P. a dû charger les meubles à Aubervilliers (dans un hangar de l’Assemblée), les descendre dans les Bouches-du-Rhône pour les distribuer à diverses adresses, avant de remonter à Paris en pleine nuit.

« J’ai la conscience tranquille » Interrogé par Mediapart, Richard Mallié ne conteste pas : « Son contrat avec l’Assemblée stipulait qu’il était “à mon service”. En l’occurrence, c’est lui qui s’est proposé. » Mais quel rapport entre ce déménagement et les fonctions d’un questeur ? « Quand une personne est à votre service, elle est à votre service ! » balaye l’ancien député.

Comme chauffeur, Christophe P. conduisait non seulement le questeur à ses rendez-vous professionnels, mais certains soirs au spectacle, au théâtre des Deux ânes comme aux avant-premières de cinéma ; il patientait parfois sur place, pour le ramener à 23 heures ou minuit.

De même, il pouvait emmener monsieur dîner dans de grands restaurants, à l’invitation d’un lobbyiste ou d’une agence de relations publiques – chez Goumard fin 2011 par exemple, pour un repas de fruits de mer prodigué par Publicis consultants, intitulé « Idées reçues » et consacré à « l’industrie tabacole » (« l’occasion d’évoquer directement et sans tabous les nombreux sujets qui font l’actualité du secteur »). Il se souvient même avoir glissé un cuissot de gibier dans le coffre après un déjeuner-chasse au Château de Dampierre en 2009, offert par un ancien parlementaire devenu banquier chez Lazard (Jean-Pierre Thomas, qui précise à Mediapart : « Je vous rassure, Lazard ne gère aucun actif pour l’Assemblée nationale ! »).

Mais fallait-il que Christophe P. serve de chauffeur à des proches du député ? Y compris certains jours où l’élu demeurait dans les Bouches-du-Rhône ? Était-il normal que le maître d’hôtel prenne sur son temps de travail pour aller chercher, très régulièrement, tel intime à la gare, tel proche à l’aéroport, ou occasionnellement tel autre à l’hôtel ?

À chaque exemple qu’on lui soumet pour vérification, Richard Mallié nous fait la même réponse : « S’il le dit, c’est qu’il doit avoir raison. » Et de répéter : « Son contrat stipulait qu’il était à mon service, il était donc à mon service. Je n’ai jamais abusé, j’ai la conscience tranquille. Ma famille n’est pas venue souvent. Si ma femme est passée deux fois en cinq ans, c’est le bout du monde ! » Mais les autres proches ?

Par ailleurs, il est sans doute acceptable que Richard Mallié ait réquisitionné Christophe

P. pour faire les magasins, les Galeries Lafayette par exemple, quand il s’agissait d’acquérir costumes et cravates (habit quasiment imposé par la fonction). Il est déjà plus surprenant que le questeur ait pris l’habitude d’envoyer son maître d’hôtel, en solo, rechercher certains achats (pressing, ourlets, etc.). Chaque sortie « shopping » privait en effet la questure des services de Christophe P., y compris les jours de rush où l’agent devait superviser des réceptions dans les salons, enregistrer des livraisons, etc.

Certaines courses paraissent franchement abusives. Comment comprendre que le député, amateur de voitures de collection, ait un jour prié son chauffeur de foncer en banlieue récupérer une pièce d’occasion dénichée sur internet ? L’Assemblée nationale payait-elle Christophe P. pour qu’il accompagne un proche de Richard Mallié faire du lèche-vitrine, à l’occasion, pendant que celui-ci travaillait au Palais-Bourbon ? Dans ses classeurs, le maître d’hôtel a toutes les dates, toutes les heures, tous les noms.

De même qu’il a conservé la trace de tous les dîners offerts par Richard Mallié au « 4G », à des amis, des patrons, des collègues parlementaires, etc., avec son indemnité spéciale de questeur (environ 5 000 euros par mois). A priori rien d’anormal. Mais Christophe P. raconte, preuve à l’appui, que le questeur l’a déjà mobilisé pour recevoir des proches en son absence, dans la partie privée de l’appartement, par exemple en décembre 2011.

Au passage, le maître d’hôtel rappelle qu’au-delà d’un certain nombre d’invités, il lui fallait recruter des « extras » (cuisinier, plongeur, etc.), aux frais de l’Assemblée. Là encore, tout est couché sur papier.

Pire : il est arrivé fin 2011 que le questeur UMP, grand amateur de cigares, prête l’appartement à Ludovic Emanuely, un professionnel de « l’influence offensive » et des « mises en relations informelles », spécialisé dans l’organisation de dîners-dégustations, avec cigares « habanos » et « vieux rhums Clément ». Autour de la table, ce soir-là : Richard Mallié et quelque 45 personnes. Si le lobbyiste a bien remboursé le traiteur auprès de Christophe (28 euros par convive), il a refacturé 125 euros à certains participants, empochant semble-t-il un bénéfice au passage – Ludovic Emanuely n’a pas répondu à nos questions.

Pour l’occasion, Christophe avait dû faire appel à trois maîtres d’hôtel supplémentaires, un cuisinier et un plongeur, tous payés par l’Assemblée. D’une manière générale, il semble que Richard Mallié ait fait montre, pendant son mandat, d’une vigilance relative face aux pratiques de lobbying. En mars 2008, par exemple, son club de réflexion parlementaire sur les transports (baptisé Avenir Transports) s’est fait trimballer à Berlin par l’entreprise Vinci (alors que le Parlement entamait les discussions sur le projet de loi Grenelle II). D’après nos informations, le député s’est par ailleurs fait inviter par Coca  Cola au Stade de France en mars 2010, pour un match de rugby France-Angleterre, avec deux amis. En prime : dîners offerts avant le coup d’envoi, puis cocktail d’après-match, en présence d’un ancien international de rugby pour égayer la partie. « L’invitation n’était pas liée à des enjeux législatifs ou réglementaires », nous rassure Benoist Berton, directeur des affaires publiques de Coca Cola entreprises.

« Son unique employeur, c’était l’Assemblée ! »

Si Christophe P. choisit aujourd’hui de lever une partie du voile sur les pratiques de « son » ancien questeur, c’est « pour briser l’omerta qui pèse sur le fonctionnement de l’Assemblée, tous partis confondus », explique-t-il. « Quelques personnalités clés sont toutes-puissantes, sans contre-pouvoir en face d’elles, personne à qui rendre des comptes. Heureusement que tout ce qui se passe au Palais-Bourbon ne se sait pas à l’extérieur, sinon ça entacherait gravement l’image des politiques. » Soucieux d’éviter les généralisations hâtives, l’ancien maître d’hôtel ajoute : « Beaucoup de députés font du bon travail. » Son audience devant les prud’hommes, face à Richard Mallié, est prévue pour juin prochain.

L’ancien député y sera défendu par l’avocat de l’Assemblée, qui devrait plaider l’absence de lien contractuel direct entre les deux hommes, et dire que la justice administrative est seule compétente pour traiter du litige. « Son unique employeur, c’était l’Assemblée nationale ! » ressasse Richard Mallié.

Devant la justice administrative, justement, l’ancien maître d’hôtel tentera de faire annuler son licenciement, à ses yeux entaché d’illégalité (faute d’entretien préalable par exemple). Son avocat essayera surtout de démontrer que l’Assemblée n’a pas respecté la législation sur le temps de travail et réclamera le rattrapage de 322 600 euros d’heures supplémentaires (sur quatre ans). Dans son mémoire, il s’appuie sur le décret de 2000 qui fixe à 10 heures maximum la durée de travail quotidien dans la fonction publique d’État, et à 48 heures le plafond hebdomadaire. Or d’après les relevés conservés par Christophe, il lui est souvent arrivé de cumuler plus de 70 ou 80 heures en une semaine – le majordome pouvait souffler durant les week-ends et les vacances parlementaires. Selon son avocat, il aurait ainsi travaillé 75 heures par semaine, en moyenne.

Sollicités par Mediapart à de multiples reprises, les services et l’avocat de l’Assemblée ont refusé de nous répondre, de même qu’un représentant CGT du personnel. « Il n’y a jamais d’heures supplémentaires pour les collaborateurs de la questure, nous explique simplement Bernard Roman, le nouveau questeur socialiste. Ici, les agents s’adaptent à l’organisation particulière du travail parlementaire, avec ses jours forts (les mardis et mercredis – ndl), ses semaines fortes, et d’autres beaucoup plus calmes pendant les vacances des députés. Un rattrapage s’effectue sous forme de primes ou d’indemnités. » Questionné sur l’attitude particulière de Richard Mallié, Bernard Roman préfère ne pas commenter.

 

 

23 janvier 2013 | Par Mathilde Mathieu sur Mediapart.fr

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